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«La nature crée des différences, la société en fait des inégalités» [Tahar ben Jelloun]



Sortir de la sidération

Un texte très fort d'un de mes amis qui analyse très justement les événements français récents. Tout le monde en prend pour son grade, les politiques bien sûr et les gilets jaunes évidemment. Et moi également qui ,je l'avoue, fut également, mais comme tout le monde, "fasciné, sidéré telle une bête prise dans les phares d'une automobile" par le mouvement des gilets jaunes. Ce texte vaut la peine d'être lu, entièrement et avec attention.



Sortir de la sidération

Sortir de la sidération


Comme au théâtre, assise devant les téléviseurs, la France sidérée regarde la mauvaise tragédie se dérouler, acte après acte. Fascinée, sidérée telle une bête prise dans les phares d'une automobile. Totalement irresponsable et passive.

En faisant de cette révolte un spectacle à rebondissements, les médias, sous la dictature de l'audimat, course à l'échalote bien connue, portent une responsabilité certaine sur la durée de celui-ci. La nation et les divers comités d'éthique ne pourront pas faire l'économie d'une profonde réflexion sur le rôle de l'audiovisuel dans la réussite de ce mouvement, les réseaux sociaux ne pouvant être tenus comme seuls responsables de la propagation du feu.

Bouillon d'inculture

La France a connu bien des révolutions depuis 1789. Celles de 1830, de 1848, la commune de Paris, mais aussi des révoltes populaires, le Boulangisme, le Poujadisme, Mai 68...

Les pouvoirs en place depuis les années 70 savent qu'il est dangereux de trop tirer sur la corde, de trop se nourrir sur la bête et qu'il y a des signes avant- coureurs, des « signaux plus ou moins faibles » qui ne trompent pas. Mais ils ont tous fait comme s'ils ne les connaissaient pas. Ne serait-ce que dans les dix dernières années, on ne compte plus le nombre de livres, d'articles et de fiches qui évoquent sinon annoncent une insurrection.

Mais tous les gouvernants sont restés sourds, totalement immergés dans le seul jeu de la conquête du pouvoir. Après les luttes sociales nées de l'après-guerre, après la victoire de Mitterrand, un merveilleux outil est tombé dans les mains des politiques. Une clé universelle, une baguette magique qui s'appelait le Front National.

C'était facile, on pouvait faire n'importe quoi, trahir les électeurs, privatiser à outrance, voler un référendum, dire qu'on avait comme seul ennemi la finance puis pactiser avec elle, porter comme un totem la philosophie du conseil national de la résistance et la détricoter jour après jour, rien n'avait de conséquence puisqu'au dernier moment on sortait la baguette magique du front républicain et on gagnait les élections, on se repassait le mistigri. Et le front national avait perdu, une fois de plus. La République était « sauvée » et les politiciens pouvaient retourner à leur paresse intellectuelle.

Evidemment, toute cette manipulation a fini par énerver et les abstentionnistes sont devenus le premier parti de France. Chœur éploré de la gent politique quand même bien contente d'avoir été élue. Mais ça bouillonnait et Macron a été porté par la vague de ceux qui voulaient en finir avec ce vieux monde et ses vilaines habitudes.
Nouvelle posture, mais toujours la même imposture.

Mais, cette fois-ci, à l'occasion d'une taxe de trop et par le jeu des rézozozios, la révolte a vite pris de l'ampleur.

A la paresse politique a répondu l'inculture politique.

Etant les ignorants, ils sont les incléments ;

Démocrature

Nouvel avatar de la dictature du prolétariat, la dictature du peuple s'est installée aux carrefours sous le déguisement d'un mouvement « bon enfant ». « Je ne fais pas de politique » disait l'un, « tous pourris ! » disait l'autre, « j'ai voté Macron et il nous a trahis » disait l'un, « je ne suis jamais allé voter » disait l'autre, « élection piège à cons » disait un vieux lettré, « Putin, Coluche président ! » écrivait un inventeur orthographique.

Obligation de montrer patte jaune pour retrouver la liberté de circulation, intransigeance, révolte, colère puis haine. Des non-représentants qui parlent sous surveillance, des menaces de mort envers ceux qui semblent devenir raisonnables, ces jaunes qui trahissent les jaunes, fausses nouvelles qui se propagent à la vitesse de la haine, manipulation, complotisme, ce romantisme des imbéciles.

Incapacité de nommer, d'expliciter, de tenir un raisonnement politique. Jamais Camus n'a eu autant raison, qui affirmait que mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde.

Fossé que l'on redoutait, qui se creuse, non-dit après non-dit, comme dans un couple qui menace de se déchirer. Ceux qui ont le verbe et ceux qui ne le possèdent pas. Cette terrible certitude que le verbe ne sert qu'à tromper, à endormir. Refus du dialogue avec les beaux-parleurs, les cravatés.

Ceux qui savent encore parler et ceux qui ne savent que crier. Le peuple respectable et la foule abjecte.

Hélas! Combien de temps faudra-t-il vous redire
A vous tous, que c'était à vous de les conduire,


Prime à la casse

Quel plus mauvais signal aurait pu envoyer le pouvoir en place en ne faisant des concessions qu'après le passage des casseurs ? Quelle autre gifle à la démocratie aurait été pire ? Quel autre message plus dangereux pour la République ?

Ceux-là même qui regardent le peuple comme des nains politiques, des analphabètes en colère qui ne savent pas ce qu'ils veulent, ont agi comme des irresponsables. Ils avaient certainement compris que cette révolte n'avait rien à voir avec les contestations précédentes qui n'étaient nées que d'un seul sujet. Emplois-jeunes, réforme des retraites, de la SNCF, loi travail dite El Khomri mais écrite par Macron. L'Histoire leur disait que, si les anciens gouvernements, bien que droits dans leurs bottes, avaient dû plier dans les années 80, 90 et 2000, les dernières contestations avaient vu la victoire des gouvernants. A force d'affaiblir les syndicats, tout finissait par passer plus ou moins bien. Mais, ça passait. Cette fois-ci, cependant, ils savaient que la nature du combat était différente et qu'ils avaient plus à faire face à une révolution qu'à une simple contestation.

Ils ont pourtant agi de la même façon, attendant le pourrissement, ne lâchant rien.
Ne lâchant que trop tard, quand la petite possibilité de dialogue s'était évanouie, quand les casseurs eurent saccagé la République.

Qu'il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D'une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu'ils vous font, c'est vous qui le leur fîtes.


Trahison

Trop tard, trop mal. Ils ne demandent rien que leur petite part du gâteau, la juste redistribution. Certains en veulent trop, certains veulent tout sans ne rien faire, d'autres essaient de s'en sortir mais n'y arrivent pas. Ils sont perdus. Ils cherchent une force, un espoir, une solidarité, une chaleur humaine. Ceux qui ont le verbe ne les ont jamais regardés, croient-ils, ceux qui ont le pouvoir ne les réveillent que les 5 ou 6 ans pour obtenir leurs voix.

Ils ont peur de toute forme de pouvoir, écrasés depuis toujours par la verticalité, à l'usine, dans les bureaux, les hôpitaux, partout, ensevelis par une pyramide dont ils ne comprennent pas la légitimité.

Ils ont trouvé une organisation horizontale, pris la parole, échangé loin des structures existantes. Les réseaux sociaux leur ont servi de caisse de résonance, de lien social. Ils sont perdus, y déversent leur hargne, y boivent le vin de leur colère soudain partagée, s'y enivrent de fraternité éphémère, fouillent dans la poubelle des fausses

informations qui attisent la haine. Ils se réchauffent, se réconfortent, se surveillent, craignent la trahison dans leurs propres rangs. Mais ils ne veulent pas de rangs, ne sont pas une armée, ne veulent pas de chef, de peur d'être trahis. Ils sont perdus, même au sein de la lutte.

Personne ne leur dit où aller.

Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l'ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe,
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;



Paresse

Faute d'avoir su agir avec le respect et la diligence nécessaire, après s’être trop longtemps complu dans un calcul démocratique mortifère, le gouvernement a entraîné la France au bord du chaos.

Face à cette paresse politique, à ce manque de perspicacité, il est proposé de mettre en place des ateliers de réflexion, échanges, tribunes populaires d'où sont censées émerger de belles et fortes idées. Démocratie participative, qu'ils disent.

Toute personne un peu sensée sait déjà comment toute cette démocratie idéalisée va finir, car, à la paresse politique va répondre l'éternelle paresse citoyenne. On le sait déjà. Les premières salles seront pleines, les secondes un peu moins et au fil des semaines, tout le monde aura autre chose à faire, s'occuper de ses enfants, se reposer, surfer sur internet ou pianoter sur Facebook.

Pas la peine d'en rajouter, ils veulent plus de justice sociale, de fraternité, une meilleure redistribution des profits. C'est tout. Pas besoin de cahiers de doléances qui seront, de toute façon rangés dans des tiroirs tant les propositions partiront dans tous les sens.

C'est qu'ils n'ont pas senti votre fraternité.

Mass merdia


Bien que convaincus de la possibilité de l'incendie destructeur, voire d'une réelle guerre civile, beaucoup de médias jouent au pompier pyromane en tendant leurs micros à des « non porte-parole » qui n’ont pas grand-chose à dire. La course à l'audimat ne saurait tout justifier. Il faudra, un jour réfléchir sur ce jeu de rôle interactif, le monstre se nourrissant de ceux qui en sont épouvantés.

Il fut un temps relativement récent où donner de la publicité à des menaces de mort relevait de la complicité criminelle. Que font certains médias en mettant en exergue les menaces d’individus qui se prennent pour de nouveaux Danton ?

Peu aguerris à cet exercice de prise de parole, la plupart de ces non représentants décrédibilisent le mouvement, par leur inexpérience et certains par leur bêtise. On sent la peur, la peur de ne pas bien faire, la peur d'avoir l'air de trahir, mais aussi la peur de se voir « fumer » sur les réseaux sociaux. Ce terrorisme intellectuel là n'est pas tolérable. Les pouvoirs publics doivent agir en conséquence. On ne peut pas harceler, menacer impunément !

La bêtise, même amplifiée ne devient pas intelligence collective ! Un appel à la violence reste ce qu'il est, même lorsqu'il est émis dans le cadre d'une interview télévisée. La surdose de testostérone de petits coqs gaulois ne saurait devenir l'alpha et l'oméga de la démocratie! Les chevaliers braillards ne suffiront pas. Il faut une révolution complète de la pensée politique, un changement complet de logiciel.
Nous n'avons pas jusqu'à présent entendu de critique du système libéral.
Il faudrait certainement commencer par cela. Vaste programme…

Partis politiques à la rue


Un dicton populaire qu’on pourrait dire « venu des territoires » affirme que c’est à la fin de la foire qu’on peut compter les bouses. La plupart des partis politiques tentent cependant de récolter les restes malodorants de la fête bien avant. Evidemment, ça ne sent pas bon et pour tout dire, la récup’ est un art délicat que certains pratiquent à la fourche. Il est évident que cette précipitation dans le racolage risque de leur retomber dessus. Rejouer le match des dernières élections sur le dos de la détresse, fût-elle devenue sourde et butée, voilà qui ne relève pas le niveau de notre classe politique.
Ça sent déjà le pourri, ça sent les Européennes…

L’impasse

L’indignation médiatique lorsque des voyous ont osé s’attaquer aux symboles de notre République fut bien modeste. Cette violence inqualifiable ne semble pas avoir choqué beaucoup de gilets jaunes non plus ou alors, seulement dans leurs fors intérieurs. Et puis, la violence, ça peut servir à retourner un gouvernement, non ? La volonté de tuer du flic de certains casseurs ne semble pas plus les avoir bouleversés. Pas de commisération au grand jour envers ces fils du peuple qui balancent des grenades lacrymogènes contre les manifestants. Pauvres contre pauvres, encore et encore.

Qui prendra la parole en premier ? Qui osera leur dire que ça suffit, qu’à force de ne pas savoir dire avec précision ce qu’ils veulent, ils décrédibilisent leur propre mouvement ? Il faut savoir terminer une grève dès que la satisfaction a été obtenue, disait Maurice Thorez. Et il ajoutait qu’il fallait même savoir consentir au compromis… si l’on a obtenu la victoire sur les plus essentielles revendications.

Oui…mais quid des non-revendications des jusqu’au-boutistes aveugles ?

Un parti jaune-brun ?

Certains prêcheurs de la politique horizontale ont déjà choisi de présenter une liste aux Européennes. Ce soudain revirement opportuniste, cette adhésion au culte de la verticalité peut faire sourire et les commentaires désagréables ne manquent pas, qui disent que pour les plus ambitieux, le costume-cravate tant décrié remplacera bientôt le gilet fluo.

Des gilets jaunes à Bruxelles ? C’est le plus bel oxymore politique qu’on puisse trouver après feue la « démocratie libérale » de Madelin ! Ou alors c’est un avatar moderne de l’entrisme Trotskyste…

On en connait, parmi ces futurs candidats, qui ont frappé aux portes de LREM aux dernières législatives, qui ont voté Macron aux deux tours, d’autres qui s’affichent ouvertement antisémites et négationnistes.

Où étiez-vous lors de la révolte des banlieues en 2005 ? N’y avait-il pas là, les mêmes maux, les mêmes souffrances ? Le déclassement, la galère financière, affective, le sentiment d’être un citoyen de seconde zone, invisible, le manque d’avenir, d’espoir pour ses propres enfants ?

Mais vous n’étiez pas là.

On voit déjà avec quels groupes il faudra vous allier si vous voulez vraiment enrayer la broyeuse européenne. Et ça, vous le savez déjà à moins de ne rien comprendre. Ou de faire semblant.

La force

Les dérapages probables d’une fin de mouvement sont bien connus. Ils sont souvent dramatiques. La patience s’émousse et la fatigue s’installe. Les vieux démons de l’intransigeance et de la haine guettent en silence. L’obstination conduit souvent dans le mur. Certains manifestants redoutent autant qu’ils l’espèrent une réponse musclée des forces de l’ordre qui libéreront les ronds-points rendant aux citoyens leur liberté de circulation et faisant des derniers « combattants » des héros qui pourront se victimiser à l’envi.

Déjà, des mythos qui ont vu passer des images de Goya dans leur parcours scolaire, se mettent à genou, torse nu, face aux canons à eau dans le plus pur style « je veux bien mourir pour la cause ». Ils espèrent les Versaillais, ces faux martyrs version Facebook ? Ou des photos « valorisantes »pour leur profil ?

Samedi plus rien

Une fois de plus, en ce samedi matin, les pauvres intérimaires des médias bavardent au cœur de l’hypothétique chaos. Les informations qu’ils propagent servent les manifestants, les incitent, les invitent à être plus nombreux, plus actifs.
La leçon de l’hyper-kasher n’a pas suffi. A vouloir être plus près de l’événement que les forces de police et de renseignement, ne finit-on pas par créer le chaos en donnant des indications aux plus mal intentionnés ?

Ne tendez plus vos micros, ne sortez plus vos caméras, le soufflé retombera de lui-même. Inventez plutôt des débats constructifs au lieu de donner du spectacle ambigu !
Et si la toile s’embrase à nouveau, si les appels à la haine, si les menaces physiques reviennent, déconnectez les, renvoyez-les au silence et rappelez-leur la loi commune.
Mais écoutez toujours le peuple.

Je me penche vers lui. Commencement : je l’aime
Le reste vient après. Oui, je suis avec vous,
J’ai l’obstination farouche d’être doux.




Ariès Picity

Ont été invitées, en italiques, quelques lignes d’un poème de Victor Hugo
(A ceux qu’on foule aux pieds/1872) écrit après la tragique répression de la commune de Paris en 1871.




Dessin de Victor Hugo : tête de mort sous son voile
Dessin de Victor Hugo : tête de mort sous son voile
Je ne connaissais pas ce très beau poème de Victor Hugo, écrit en 1872, à la suite des événements tragiques de la Commune de Paris.

Aussi, je vous en livre une copie, extraite du site Entendre-Victor-Hugo.com

Oh ! je suis avec vous ! j’ai cette sombre joie.
Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie
M’attirent ; je me sens leur frère ; je défends
Terrassés ceux que j’ai combattus triomphants ;
Je veux, car ce qui fait la nuit sur tous m’éclaire,
Oublier leur injure, oublier leur colère,
Et de quels noms de haine ils m’appelaient entre eux.
Je n’ai plus d’ennemis quand ils sont malheureux.
Mais surtout c’est le peuple, attendant son salaire,
Le peuple, qui parfois devient impopulaire,
C’est lui, famille triste, hommes, femmes, enfants,
Droit, avenir, travaux, douleurs, que je défends ;
Je défends l’égaré, le faible, et cette foule
Qui, n’ayant jamais eu de point d’appui, s’écroule
Et tombe folle au fond des noirs événements ;
Etant les ignorants, ils sont les incléments ;
Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire
À vous tous, que c’était à vous de les conduire,
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D’une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité.
Ils errent ; l’instinct bon se nourrit de clarté ;
Ils n’ont rien dont leur âme obscure se repaisse ;
Ils cherchent des lueurs dans la nuit, plus épaisse
Et plus morne là-haut que les branches des bois ;
Pas un phare. A tâtons, en détresse, aux abois,
Comment peut-il penser celui qui ne peut vivre ?
En tournant dans un cercle horrible, on devient ivre ;
La misère, âpre roue, étourdit Ixion.
Et c’est pourquoi j’ai pris la résolution
De demander pour tous le pain et la lumière.
Ce n’est pas le canon du noir vendémiaire,
Ni les boulets de juin, ni les bombes de mai,
Qui font la haine éteinte et l’ulcère fermé.
Moi, pour aider le peuple à résoudre un problème,
Je me penche vers lui. Commencement : je l’aime.
Le reste vient après. Oui, je suis avec vous,
J’ai l’obstination farouche d’être doux,
Ô vaincus, et je dis : Non, pas de représailles !
Ô mon vieux cœur pensif, jamais tu ne tressailles
Mieux que sur l’homme en pleurs, et toujours tu vibras
Pour des mères ayant leurs enfants dans les bras.

Quand je pense qu’on a tué des femmes grosses,
Qu’on a vu le matin des mains sortir des fosses,
Ô pitié ! quand je pense à ceux qui vont partir !
Ne disons pas : Je fus proscrit, je fus martyr.
Ne parlons pas de nous devant ces deuils terribles ;
De toutes les douleurs ils traversent les cribles ;
Ils sont vannés au vent qui les emporte, et vont
Dans on ne sait quelle ombre au fond du ciel profond.
Où ? qui le sait ? leurs bras vers nous en vain se dressent.
Oh ! ces pontons sur qui j’ai pleuré reparaissent,
Avec leurs entreponts où l’on expire, ayant
Sur soi l’énormité du navire fuyant !
On ne peut se lever debout ; le plancher tremble ;
On mange avec les doigts au baquet tous ensemble,
On boit l’un après l’autre au bidon, on a chaud,
On a froid, l’ouragan tourmente le cachot,
L’eau gronde, et l’on ne voit, parmi ces bruits funèbres,
Qu’un canon allongeant son cou dans les ténèbres.
Je retombe en ce deuil qui jadis m’étouffait.
Personne n’est méchant, et que de mal on fait !

Combien d’êtres humains frissonnent à cette heure,
Sur la mer qui sanglote et sous le ciel qui pleure,
Devant l’escarpement hideux de l’inconnu !
Être jeté là, triste, inquiet, tremblant, nu,
Chiffre quelconque au fond d’une foule livide,
Dans la brume, l’orage et les flots, dans le vide,
Pêle-mêle et tout seul, sans espoir, sans secours,
Ayant au cœur le fil brisé de ses amours !
Dire : — « Où suis-je ? On s’en va. Tout pâlit, tout se creuse,
Tout meurt. Qu’est-ce que c’est que cette fuite affreuse ?
La terre disparaît, le monde disparaît.
Toute l’immensité devient une forêt.
Je suis de la nuée et de la cendre. On passe.
Personne ne va plus penser à moi. L’espace !
Le gouffre ! Où sont-ils ceux près de qui je dormais ! » —
Se sentir oublié dans la nuit pour jamais !
Devenir pour soi-même une espèce de songe !
Oh ! combien d’innocents, sous quelque vil mensonge
Et sous le châtiment féroce, stupéfaits !
— Quoi ! disent-ils, ce ciel où je me réchauffais,
Je ne le verrai plus ! on me prend la patrie !
Rendez-moi mon foyer, mon champ, mon industrie,
Ma femme, mes enfants ! rendez-moi la clarté !
Qu’ai-je donc fait pour être ainsi précipité
Dans la tempête infâme et dans l’écume amère,
Et pour n’avoir plus droit à la France ma mère ! —

Quoi ! lorsqu’il s’agirait de sonder, ô vainqueurs,
L’obscur puits social béant au fond des cœurs,
D’étudier le mal, de trouver le remède,
De chercher quelque part le levier d’Archimède,
Lorsqu’il faudrait forger la clef des temps nouveaux ;
Après tant de combats, après tant de travaux,
Et tant de fiers essais et tant d’efforts célèbres,
Quoi ! pour solution, faire dans les ténèbres,
Nous, guides et docteurs, nous les frères aînés,
Naufrager un chaos d’hommes infortunés !
Décréter qu’on mettra dehors, qui ? le mystère !
Que désormais l’énigme a l’ordre de se taire,
Et que le sphinx fera pénitence à genoux !
Quels vieillards sommes-nous ! quels enfants sommes-nous !
Quel rêve, hommes d’Etat ! quel songe, ô philosophes !
Quoi ! pour que les griefs, pour que les catastrophes,
Les problèmes, l’angoisse et les convulsions
S’en aillent, suffit-il que nous les expulsions ?
Rentrer chez soi, crier : – Français, je suis ministre
Et tout est bien ! – tandis qu’à l’horizon sinistre,
Sous des nuages lourds, hagards, couleur de sang,
Chargé de spectres, noir, dans les flots décroissant,
Avec l’enfer pour aube et la mort pour pilote,
On ne sait quel radeau de la Méduse flotte !
Quoi ! les destins sont clos, disparus, accomplis,
Avec ce que la vague emporte dans ses plis !
Ouvrir à deux battants la porte de l’abîme,
Y pousser au hasard l’innocence et le crime,
Tout, le mal et le bien, confusément puni,
Refermer l’océan et dire : c’est fini !
Être des hommes froids qui jamais ne s’émoussent,
Qui n’attendrissent point leur justice, et qui poussent
L’impartialité jusqu’à tout châtier !
Pour le guérir, couper le membre tout entier !
Quoi ! pour expédient prendre la mer profonde !
Au lieu d’être ceux-là par qui l’ordre se fonde,
Jeter au gouffre en tas les faits, les questions,
Les deuils que nous pleurions et que nous attestions,
La vérité, l’erreur, les hommes téméraires,
Les femmes qui suivaient leurs maris ou leurs frères,
L’enfant qui remua follement le pavé,
Et faire signe aux vents, et croire tout sauvé
Parce que sur nos maux, nos pleurs, nos inclémences,
On a fait travailler ces balayeurs immenses !

Eh bien, que voulez-vous que je vous dise, moi !
Vous avez tort. J’entends les cris, je vois l’effroi,
L’horreur, le sang, la mer, les fosses, les mitrailles,
Je blâme. Est-ce ma faute enfin ? j’ai des entrailles.
Éternel Dieu ! c’est donc au mal que nous allons ?
Ah ! pourquoi déchaîner de si durs aquilons
Sur tant d’aveuglements et sur tant d’indigences ?
Je frémis.

Sans compter que toutes ces vengeances,

C’est l’avenir qu’on rend d’avance furieux !
Travailler pour le pire en faisant pour le mieux,
Finir tout de façon qu’un jour tout recommence,
Nous appelons sagesse, hélas ! cette démence.
Flux, reflux. La souffrance et la haine sont sœurs.
Les opprimés refont plus tard des oppresseurs.

Oh ! dussé-je, coupable aussi moi d’innocence,
Reprendre l’habitude austère de l’absence,
Dût se refermer l’âpre et morne isolement,
Dussent les cieux, que l’aube a blanchis un moment,
Redevenir sur moi dans l’ombre inexorables,
Que du moins un ami vous reste, ô misérables !
Que du moins il vous reste une voix ! que du moins
Vous nous ayez, la nuit et moi, pour vos témoins ?
Le droit meurt, l’espoir tombe, et la prudence est folle.
Il ne sera pas dit que pas une parole
N’a, devant cette éclipse affreuse, protesté.
Je suis le compagnon de la calamité.
Je veux être, — je prends cette part, la meilleure, —
Celui qui n’a jamais fait le mal, et qui pleure ;
L’homme des accablés et des abandonnés.
Volontairement j’entre en votre enfer, damnés.
Vos chefs vous égaraient, je l’ai dit à l’histoire ;
Certes, je n’aurais pas été de la victoire,
Mais je suis de la chute ; et je viens, grave et seul,
Non vers votre drapeau, mais vers votre linceul.
Je m’ouvre votre tombe.

Et maintenant, huées,

Toi calomnie et toi haine, prostituées,
Ô sarcasmes payés, mensonges gratuits,
Qu’à Voltaire ont lancés Nonotte et Maupertuis,
Poings montrés qui jadis chassiez Rousseau de Bienne,
Cris plus noirs que les vents de l’ombre libyenne,
Plus vils que le fouet sombre aux lanières de cuir,
Qui forciez le cercueil de Molière à s’enfuir,
Ironie idiote, anathèmes farouches,
Ô reste de salive encor blanchâtre aux bouches
Qui crachèrent au front du pâle Jésus-Christ,
Pierre éternellement jetée à tout proscrit,
Acharnez-vous ! Soyez les bien venus, outrages.
C’est pour vous obtenir, injures, fureurs, rages,
Que nous, les combattants du peuple, nous souffrons,
La gloire la plus haute étant faite d’affronts.



Mardi 18 Décembre 2018

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