Logocratie : Quand la sémantique assassine la démocratie
Bienvenue en Logocratie, ce régime merveilleux où la réalité ne se transforme plus par l'action, mais par un simple coup de dictionnaire ministériel.
Clément Viktorovitch nous a récemment alertés sur ce « brutalisme démocratique ». Ce n'est plus une question de débat d'idées, c'est une guerre de labels. On ne cherche plus à convaincre l'électeur, on cherche à cadenasser son cerveau en manipulant les étiquettes. Et pour illustrer ce hold-up sémantique, deux exemples récents criant de vérité.
Le tour de passe-passe de la place Beauvau
Prenez le cas de La France Insoumise. Pendant dix ans, le ministère de l'Intérieur les classait sagement à « gauche ». Et puis, soudain, par la magie d'une circulaire de février dernier, les voilà propulsés à l'« extrême gauche ». Pourquoi ce changement de braquet ? Est-ce parce que Jean-Luc Mélenchon a soudainement troqué sa cravate pour un fusil d'assaut révolutionnaire ? Non, bien sûr.
L'argumentaire de Laurent Nuñez est un chef-d'œuvre de contorsionnisme : on leur reproche de critiquer la police ou les juges. Sauf que, si critiquer l'institution judiciaire suffisait à devenir un extrémiste, la moitié de la droite républicaine, prompte à dénoncer le « gouvernement des juges » dès qu'un des leurs est inquiété, devrait déjà porter la cocarde rouge. La vérité est plus cynique : il s'agit de rendre LFI infréquentable pour 2027, de briser toute velléité de « vote utile » au premier tour.
C'est l'administration qui dicte désormais qui est républicain et qui ne l'est pas, au mépris de toute analyse historique ou politologique sérieuse.
Le ravalement de façade de l'ultradroite
Pendant que l'on durcit le ton à gauche, on assiste à un étrange phénomène d'adoucissement à l'autre bout de l'hémicycle. Avez-vous remarqué ? Les médias dominants ne parlent plus d'« extrême droite » pour désigner ces groupuscules radicaux qui fleurissent dans nos villes. Non, on préfère le terme beaucoup plus chic de « groupes identitaires ».
C'est là que le piège de la logocratie se referme. Le mot « identitaire » suggère la défense d'un patrimoine, une forme de nostalgie culturelle presque romantique. C'est un euphémisme qui agit comme un anesthésiant. En cessant de nommer l'extrême droite pour ce qu'elle est — un projet de rupture avec l'égalité républicaine — on lui offre un brevet de respectabilité. On change les mots pour ne pas avoir à affronter la réalité de leur violence ou de leur radicalité.
Le brutalisme comme méthode de gouvernement
Ces deux exemples ne sont pas des accidents. Ils sont les deux faces d'une même pièce : le brutalisme constitutionnel. Le pouvoir actuel utilise les outils de l'État non pas pour organiser le débat, mais pour le prémâcher. En nommant des proches à la tête du Conseil constitutionnel ou de la Cour des comptes, et en manipulant les étiquettes politiques, on s'assure que la boucle est bouclée.
Si vous ne pouvez pas changer le mécontentement des Français, changez la définition du mécontentement.
Si vous ne pouvez pas battre un adversaire dans les urnes, changez son nom en un épouvantail sémantique.
C'est confortable, c'est propre, mais ce n'est plus de la démocratie.
C'est une administration de la pensée.
Quand on commence à tricher sur l'énoncé du problème, c'est que l'on a déjà peur du résultat.






Quand nos juges deviennent les avocats du pouvoir