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«L'avenir n'est plus ce qu'il était» [Paul Valéry]



Fraude sociale, fraude fiscale : qui vole qui ?


Le projet de loi sur les fraudes sociales et fiscales, adopté le 7 avril 2026 à l'Assemblée nationale, se présente comme un texte équilibré. Il ne l'est pas. C'est même, à y regarder de près, un texte à double étalon — sévère avec les pauvres, indulgent avec les riches.



Graphique : Perplexity
Graphique : Perplexity

Les chiffres qui ne mentent pas

Commençons par les faits bruts. En 2025, le fisc a réclamé 17,1 milliards d'euros aux fraudeurs fiscaux — un nouveau record, après les 16,7 milliards de 2024. Et ce n'est que la partie visible de l'iceberg : la fraude fiscale estimée tourne, selon les experts, entre 80 et 100 milliards d'euros par an. Du côté de la fraude sociale, le Haut Conseil du Financement de la Protection Sociale évalue le total à 14 milliards d'euros pour 2025 — dont la majeure partie est due au travail dissimulé, commis en grande partie par des employeurs, pas des allocataires.

Mais voici le détail qui tue : sur ces 14 milliards de fraude sociale estimée, seulement 3,1 milliards ont été détectés ou redressés. Et sur la fraude aux prestations proprement dite — celle des allocataires du RSA, ces fameux fraudeurs de survie que la loi cible — le montant réel détecté était de 680 millions d'euros en 2024. Soit 4 % de la fraude fiscale détectée.

Le scandale dans le scandale : le non-recours

Mais il y a un scandale que la loi ignore superbement : le non-recours. Chaque année, ce sont près de 10 milliards d'euros d'aides sociales qui ne sont jamais réclamés par ceux qui y ont pourtant légalement droit. Un ménage éligible au RSA sur trois n'en fait pas la demande — soit 3 milliards d'euros dormants, non pas détournés, mais simplement non perçus, faute d'information ou parce que la complexité administrative décourage les plus fragiles. Pour le minimum vieillesse, c'est une personne sur deux qui passe à côté. Pour l'Aide Complémentaire à la Santé, le taux de non-recours atteint 57 à 70 %.

Autrement dit, pendant qu'on traque le RSAiste qui n'a pas déclaré 80 euros de ménage au noir, l'État économise silencieusement des milliards sur le dos de gens qui ont renoncé à faire valoir leurs droits. La fraude aux prestations représente 680 millions d'euros. Le non-recours, lui, dépasse 10 milliards. C'est 15 fois plus. C'est ça, le vrai trou dans la protection sociale française.

La loi qui cherche les mauvaises cibles

Que prévoit ce texte ? Des accès élargis aux données patrimoniales des bénéficiaires sociaux, la suspension des allocations chômage sur simple suspicion de fraude — sans jugement —, et un amendement RN prévoyant des amendes représentant plusieurs fois les sommes indûment perçues. Dans le même temps, le nombre de condamnations pénales pour fraude fiscale tend à baisser. La présomption d'innocence s'efface pour les allocataires. Elle reste intacte pour les évadeurs fiscaux.

Vincent Dubois, sociologue à l'université de Strasbourg, le résume avec une précision chirurgicale : ce texte « fait un pas de plus vers la surveillance et la sanction des pauvres ». Le terme « fraude sociale » est lui-même trompeur : il couvre aussi bien la fraude aux cotisations (côté employeurs) que la fraude aux prestations (côté allocataires), mais dans l'imaginaire politique et médiatique, il renvoie systématiquement au RMIste ou au chômeur. Ce glissement sémantique n'est pas innocent.

L'iceberg et sa masse immergée

La métaphore s'impose d'elle-même : on légifère sur la pointe visible de l'iceberg en ignorant délibérément la masse immergée. Les niches fiscales, l'optimisation agressive des multinationales, les montages offshore — tout cela représente des dizaines de milliards annuels qui ne font l'objet d'aucune loi d'exception, d'aucune suspension préventive, d'aucun fichage renforcé. La Cour des comptes l'a rappelé en décembre 2025 : la fraude fiscale reste « un phénomène mal cerné, mal chiffré, mal traité ».

Ce qu'il faudrait faire à la place

La vraie solution tiendrait en deux axes. Côté recettes : s'attaquer sérieusement aux niches fiscales et à l'évasion internationale. Côté dépenses : simplifier et universaliser les aides sociales pour rendre la fraude structurellement moins possible — et pour que les 10 milliards dormants du non-recours finissent enfin dans les poches de ceux à qui ils appartiennent légalement. Moins de bureaucratie kafkaïenne génératrice d'erreurs « frauduleuses », plus de chasse aux vrais prédateurs du budget public. Mais ça, c'est moins vendable en campagne électorale.
 

Références :

— Vincent Dubois, Alternatives Économiques, 7 avril 2026 :
https://www.alternatives-economiques.fr/vincent-dubois-le-projet-de-loi-sur-la-fraude-sociale-fait-un-pas-de-plus/00118256

— Fraude fiscale 2025, Capital / Europe 1, avril 2026 :
https://www.capital.fr/economie-politique/fraude-fiscale-plus-de-17-milliards-d-euros-reclames-par-le-fisc-en-2025-un-record-1524127

— Bercy, communiqué : fraudes fiscales et sociales 2024 :
https://presse.economie.gouv.fr/?p=174412

— Fraude sociale estimée 2025, Le Figaro / HCFiPS :
https://www.lefigaro.fr/conjoncture/la-fraude-sociale-estimee-a-14-milliards-d-euros-en-2025

— Non-recours aux aides sociales, aide-sociale.fr :
https://www.aide-sociale.fr/non-recours/

— Non-recours aux aides sociales, iFRAP, 2025 :
https://www.ifrap.org/emploi-et-politiques-sociales/non-recours-aux-aides-sociales-un-sujet-qui-avance

— Bon Pote, dossier fraude fiscale vs fraude sociale, avril 2026 :
https://bonpote.com/la-fraude-fiscale-coute-6-a-10-fois-plus-a-la-france-que-la-fraude-sociale

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Vendredi 1 Mai 2026

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