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« La vieillesse est un naufrage, si l'on refuse d'apprendre à nager » [G.D]



Open space : Bonjour le stress !

Un article de Libé sur cette nouvelle engeance du monde moderne, "l'open space", c'est à dire les bureaux sans portes ni cloisons, censés faciliter la communication entre les employés, mais fondés avant tout sur le grand intéret économique pour l'employeur de ces structures "légères et personnalisables"

Ou comment les entreprises confondent allègrement ergonomie avec économies !



Travailler en «open space». Dans un bureau ouvert. Rien que de le dire, ça en jette. Tout de suite on devrait se sentir libres, motivés, les chakras ultra-ouverts. Plus de dix ans que les designers de bureaux nous bassinent avec ça. Comme si c’était l’eldorado de la vie au travail, la solution pour faire tomber les barrières, développer la synergie entre les employés, j’en passe. Résultat, les salariés sont de plus en plus nombreux à bosser dans de grands bureaux pleins à craquer. Et 60 % d’entre eux seraient au bord de la crise de nerfs, selon le Journal du Net.

Pierre, 30 ans, confirme. Il a travaillé pendant un an dans un bureau de 100 personnes. Sans cloisons. «Les premiers jours, c’était le rêve. Une impression que tout est possible, que les chefs sont accessibles, que ça bouillonne.» A peine un mois plus tard, le jeune «open spacer» pète les plombs. «Tout le monde surveillait tout le monde. Impossible de surfer sur le Net sans que le collègue de derrière n’ait les yeux rivés sur mon ordinateur. Ni de téléphoner sans la désagréable impression d’être en permanence sur écoute.» Pour couronner le tout, le jeune cadre en pince pour une petite brunette au bout de l’open space. «Je la regardais tout le temps, épiais ses faits et gestes, n’arrivais plus à me concentrer. L’horreur.»

Même topo pour Jérôme, ex-salarié d’une entreprise automobile. Après trois ans dans un open space d’une vingtaine de personnes, le trentenaire est passé pro des stratégies machiavéliques d’évitement. «Pour prendre une pause-café avec un collègue, sans que tout le monde ne ragote ou rapplique, on s’envoyait des mails, pour se prévenir. Puis on partait, chacun son tour, pour se retrouver à l’étage inférieur.» Quant au cérémonial du départ de la boîte chaque soir, c’est du grand art. «Entre 18 h 3 et 18 h 12, tout le monde partait au compte-gouttes, pour prendre les quelques trains en direction de Paris. Le but du jeu était de calculer le temps suffisant pour ne pas croiser le collègue sur la route, sans louper le train pour autant.» Tout ça, Jérôme ne veut plus le vivre. «J’étais complètement chloroformé dans mon boulot par cette tyrannie invisible.» Heureusement pour lui, la moitié des entreprises au moins ont conservé les bureaux fermés d’antan.

Prototypes. Mais la tendance est bien à l’ouverture. Pour Thérèse Evette, sociologue, «l’open space est devenu une doctrine que personne ne remet en question. Il faut ouvrir les espaces, pour plus de communication et donc d’efficacité. Or la qualité et la productivité de ces échanges restent à mesurer.» Comme le rappelle la sociologue : «Dans les années 60, cette tendance était déjà apparue avec les bureaux paysagers, avant de retomber dans les années 80. Patrons comme employés n’y trouvaient pas toujours leur compte. Mais depuis dix ans, on y revient et ça ne s’arrête pas. Cela est aussi souvent lié à la volonté de rentabiliser les mètres carrés. Et le problème, c’est que les solutions proposées ne sont que des toilettages cosmétiques.»

Justement, parlons-en de ces solutions, imaginées par les designers de bureaux et autre «space planners». Philippe Meurice est architecte spécialisé dans l’aménagement des bureaux. Pour lui, «l’essentiel est de penser l’espace en fonction des tâches de chacun. Des zones ouvertes, pour une vingtaine de personnes maximum qui travaillent ensemble, mais aussi des coins détente et des salles closes pour permettre à chacun de s’isoler.» Dans les faits, ça marche parfois, mais souvent, voilà ce que ça donne.

Dans l’entreprise de Jérôme, quelques mini-salles isolées ont poussé ça et là. «Une fois qu’on est dedans, c’est plutôt pas mal. Mais il faut s’inscrire sur le planning. Donc prévoir une semaine à l’avance le moment où l’on aura besoin de s’isoler.» Quant à la boîte de pub où travaille Marie, 42 ans, elle a opté pour des cloisons et collé une moquette spéciale antibruit. «C’est vrai que le bourdonnement a disparu. Mais les cloisons s’arrêtent pile à hauteur du cou. Résultat, on continue de s’épier.»

Conscients du mal-être des salariés, les experts continuent de plancher. Et inventent des prototypes destinés à être implantés dans les open space. Le must en la matière, c’est la digital yurt (épargnons au lecteur la genèse fumeuse d’une expression que seuls des «space planners» peuvent comprendre). En gros, il s’agit d’un petit cocon à moitié fermé doté d’un canapé en demi-cercle, le tout baigné d’une lumière jaune tamisée. A voir, tout ça ressemble plus à un nid de drague qu’autre chose, mais Benjamin Girard, chargé de communication chez Steelcase, le fabricant de ce petit ovni, nous explique le pourquoi du comment : «Il s’agit de créer un espace cosy, avec l’idée qu’en laissant aller le corps, on pourra libérer l’esprit.» Tout un programme. Bon, personne n’a encore acheté la yurt, mais après tout, il s’agit d’un projet prospectif.

Kit de survie. En attendant que les inventeurs de tous poils accouchent, quelques courageux salariés ont trouvé une solution qui pourra au moins nous distraire. Un petit malin a commercialisé un kit de survie en open space sur Internet. Pour 19,99 dollars (13 euros), vous pouvez donc vous faire livrer un petit paquetage comprenant entre autres des boules Quiès, une pince à linge et un rétroviseur. Sinon, sur Facebook, Jérôme a créé le Groupe de libération des détenus des open space français. Ça ne sert strictement à rien, mais ça défoule.

CHLOÉ ANDRIES
QUOTIDIEN : mardi 11 mars 2008

Lire les commentaires, très instructifs, ici

NDLR

En ce qui me concerne un seul commentaire : heureusement que je suis à la retraite !

Autre article, de Rue89 celui là, sur l'open space et le bruit

L’open space est l’occasion de découvrir la créativité musicale insoupçonnée des collègues. Ceux qui font meugler une vache en pleine réunion (variante familiale: les cris de la progéniture), ceux qui cherchent encore les réglages de volume ou les adeptes du vibreur qui se donnent bonne conscience tout en laissant un marteau piqueur envahir la pièce… Tribu non choisie dont on partage l’intimité malgré soi. Entre les difficultés scolaires du petit dernier, les amours clandestines, les séances de psychothérapie sauvages au téléphone, les cris et chuchotement des collègues rendent vaguement voyeur, ou plutôt "entendeur" malgré soi.

Si le ronronnement de la climatisation peut bercer, il est devenu impossible de fermer la porte pour s’octroyer une petite sieste: en open space par définition, les portes ont disparu. Certes, si l’on en croit l’association Actinéo, observatoire de la vie de bureau, la tendance dans le mobilier d’entreprise est aux "structures enveloppantes, façon cocon", pour "préserver son intimité".

Des designers ont même imaginé un bureau gonflable qui ressemble à un nuage. Blanc, le nuage, pour qu’on ne puisse pas le confondre avec une vulgaire tente et prendre un rassemblement de cadres nomades pour un campement des enfants de Don Quichotte.

Mais pour échapper à la fête du bruit, certains salariés n’ont d’autres ressources que de se connecter aux sites de relaxation en espérant de ne pas se faire prendre en flagrant délit de respiration ventrale. D’autres s’exilent dans les toilettes où le bruit de l’eau les fait s’évader loin de la ville et de ses rumeurs. Finalement, le seul moment de silence total se produit à l’apparition inopinée du chef. Il faut savoir saisir ces quelques secondes de temps suspendu où soudain, la ruche se tait. Mais au départ de la reine des abeilles -généralement un roi- , elle bruit de plus (déci)belle.

58% des personnes interrogées dans l’étude Ipsos ressentent de l’énervement et de l’agressivité à cause du bruit. Larguez les écoutes, les "open-spacés" en ont (tintin)marre. Les envies de meurtres ne manquent pas quand une collègue joue à SOS détresse amitié au moment du bouclage d’un dossier urgent.
Pourtant, il y a peu de faits divers tragiques au bureau. Pas d’étranglement par cordon de téléphone ni d’utilisation non autorisée du rouleau de scotch. Il faut croire qu’une part de nous -celle qui estime secrètement que toutes les raisons sont bonnes pour ne pas travailler- profite du son et lumière parfois offerts par les collègues. Et puis, entre gens civilisés… on refoule.

29% des personnes interrogées ont des maux de têtes, des angoisses, perdent le sommeil pour cause de pollution sonore. Les décibels de jour plombent les nuits. Hélas, s’il existe une législation abondante pour limiter le bruit des machines industrielles, des avions, des chiens, des voisins, des chiens des voisins, il n’y a rien sur la façon de museler les collègues un peu trop bavards. Nous sommes condamnés à nous entendre.

Seule solution: faire bruit contre bruit. Il existe ainsi des techniques de "masquage sonore", pour diffuser du "bruit blanc" et "fournir un masque acoustique doux" à des locaux. On a les oreilles qui palpitent d’avance. Plus économique: le casque branché sur l’ordinateur et une playlist de choix. Et si l’on se fait surprendre en plein karaoké mental, on peut toujours plaider qu’un air entraînant renforce la motivation. En dernier recours, les boules dans les oreilles sont la seule manière de se créer une bulle dans laquelle tout paraît atténué… y compris, hélas, les coups de fils des clients. Où l’on voit des salariés à moitié bouchés tenter dans un effort désespéré de se ménager un peu de silence du côté gauche tout en gardant l’oreille droite pour le business.

Vendredi 14 Mars 2008

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