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«L'avenir n'est plus ce qu'il était» [Paul Valéry]



Livreurs à domicile : bienvenue dans le nouveau Moyen Âge numérique

Vous commandez une pizza en trois clics. Quelqu'un risque sa vie pour vous l'apporter. Et entre les deux, un algorithme se frotte les mains.



Désormais, quand je vois Deliveroo, je pense plutôt à Asservis-nous ! Image : ChatGPT
Désormais, quand je vois Deliveroo, je pense plutôt à Asservis-nous ! Image : ChatGPT
 

On a longtemps cru que l'esclavage, c'était une vieille horreur révolue, bonne pour les livres d'histoire et les séries Netflix.

Raté ! Il a juste changé de tenue : aujourd'hui, il porte un casque de vélo, un sac isotherme dans le dos, et un smartphone qui le surveille en permanence.

Bienvenue dans le monde merveilleux du
management algorithmique, version plateforme de livraison.

 


 

L'algorithme : le patron parfait (pour le patron)

Imaginez un chef qui ne dort jamais, ne prend jamais de pause, ne vous dit jamais bonjour — et vous note en temps réel sur chacun de vos gestes.

Pas besoin de l'imaginer : ça existe, ça s'appelle Uber Eats ou Deliveroo, et des centaines de milliers de personnes y travaillent en ce moment même.

L'Anses (l'Agence nationale de sécurité sanitaire) vient de sortir une étude qui fait froid dans le dos. Les livreurs travaillent en moyenne 63 heures par semaine, six à sept jours sur sept. Leur revenu ? Sous le seuil de pauvreté. Leur couverture sociale ? Quasi nulle. Leurs accidents ? Un livreur sur quatre en Île-de-France a subi un accident de la route.

Et la faute, selon l'algorithme, c'est toujours la leur.

La mécanique est diaboliquement simple : l'algorithme vous attribue une course, chronomètre votre trajet et évalue votre service à la clientèle — même lorsque le restaurant oublie les frites et scelle le sac.

Vous contestez ? À qui ? L'algorithme n'a pas de boîte mail. Pas de DRH. Pas d'oreilles. Il a juste un bouton :
désactivation du compte.

 


 

La location de compte : le Moyen Âge, version appli

Mais le meilleur — ou le pire, selon où vous vous situez dans la chaîne alimentaire — est encore à venir. Saviez-vous que les trois quarts des livreurs actifs ne travaillent même pas sous leur propre identité ?

Le système est d'une simplicité répugnante : un livreur régulièrement inscrit (papiers en règle, compte validé) loue son badge numérique à un sans-papiers qui ne peut pas s'inscrire lui-même.

Le sans-papiers pédale, livre, sue, tombe. Le loueur, lui, encaisse tranquillement
528 € par mois sans bouger de son canapé, sur un revenu brut que l'autre a généré à la sueur de son front : 1 480 €.

Ce qui reste au livreur fantôme ? Environ 950 € brut. Pour 60 heures de boulot harassant et hebdomadaire, zéro sécu, zéro accident du travail déclarable, zéro existence juridique. S'il tombe de son vélo et se fracture le poignet, il rentre chez lui en silence. S'il se plaint, il perd son seul revenu, et il peut être expulsé.

Appelons les choses par leur nom : c'est de l'exploitation organisée. De la sous-traitance humaine en cascade.

Une forme moderne d'esclavage, avec une application pour gérer les serfs.

 


 

Et l'État dans tout ça ?

Bonne question. L'Urssaf a réclamé 1,7 milliard d'euros à Uber pour cotisations sociales impayées. Deliveroo a été condamné pénalement. Des juges ont requalifié des contrats en CDI et accordé des indemnités à six chiffres à des livreurs. Bien.

Sauf que pendant ce temps, les plateformes continuent de prospérer, les sans-papiers continuent de pédaler, et les algorithmes continuent de tourner.

Les procédures judiciaires durent des années. Les contrôles sont ponctuels. Et les plateformes ont trouvé la parade juridique parfaite :
c'est le loueur du compte qui devient "employeur de fait", pas elles. Elles ne savent rien, ne voient rien, ne font rien — et emportent la mise.

C'est ce qu'on appelle, dans les milieux bien élevés, externaliser les risques. Dans les milieux moins bien élevés, on appelle ça autrement. Esclavage 2.0, par exemple.

 


 

Demain, ce sera votre tour

Vous travaillez dans un entrepôt ? Un centre d'appels ? Un open space ?

Détendez-vous — ou pas. L'
AI Act européen classe désormais les systèmes de management algorithmique parmi les "IA à haut risque".

À partir d'
août 2026, tout salarié évalué par une IA devra en être informé, et aucune décision (sanction, licenciement) ne pourra reposer uniquement sur un algorithme.

C'est un premier pas. Minuscule face à la grandeur du défi, mais c’est tout de même un pas dans la bonne direction.

En attendant, la prochaine fois que vous commanderez votre pizza à 22h sous la pluie, pensez-y : quelqu'un que la loi ne voit pas, que son employeur ne reconnaît pas, et que l'algorithme traitera comme un numéro jusqu'à ce qu'il soit désactivé — ce quelqu'un est en train de dévaler une pente mouillée pour que votre fromage arrive encore chaud.

Bon appétit ,
 

N.B

Quant aux fripouilles qui exploitent 75 % des livreurs de Deliveroo, comme les négriers d'autrefois et avec des contrats en règle, j'ose espérer que leur conscience les tourmente la nuit. J'en doute fort, cependant, car pour agir ainsi au XXIe siècle, il faut être totalement dénué de toute once de moralité.

Car, ces gens-là ne pensent pas, Monsieur … ils comptent.

 

 


 

Sources principales

1. Article original — The Conversation
👉 https://theconversation.com/livreurs-a-domicile-comment-le-management-algorithmique-degrade-la-sante-des-travailleurs-279469

 

2. Urssaf réclame 1,7 milliard à Uber (Reddit/Le Monde, fév. 2026)
👉 https://www.reddit.com/r/france/comments/1qvgkwu/faux_ind%C3%A9pendants_lurssaf_r%C3%A9clame_17_milliard/

 

3. Le livreur Deliveroo requalifié en CDI / 100 000 € (Basta!, juil. 2025)
👉 https://basta.media/il-a-gagne-100-000-euros-et-sera-bientot-unique-livreur-salarie-deliveroo

 

4. Location de compte / livreur sans-papiers = employeur de fait (Exilae, mars 2024)
👉 https://exilae.fr/quand-le-livreur-uber-eats-devient-employeur-dun-salarie-etranger-sans-papier/

 

5. Combines des livreurs pour déjouer le système (MesInfos, juin 2025)
👉 https://mesinfos.fr/identite-louee-faux-comptes-faux-papiers-les-combines-des-livreurs-pour-pouvoir-travailler-224805.html

 

6. Livreurs Uber Eats sans-papiers réclament régularisation (Le Monde, 2022)
👉 https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/09/24/des-livreurs-uber-eats-sans-papiers-reclament-leur-regularisation_6142974_3224.html

7.  Pour le rapport Anses / enquête Santé-Course, il n'est pas encore indexé en accès libre avec une URL directe stable 

 


Mardi 7 Avril 2026

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