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«L'avenir n'est plus ce qu'il était» [Paul Valéry]



Comment les coûts du télétravail ont été déplacés vers les salariés


2,70 €. C'est ce que votre employeur est « censé » vous verser pour une journée de travail à domicile, selon l'Urssaf. Soit à peu près le prix d'un expresso allongé sur un boulevard parisien. Merci, c'est généreux. Un article édifiant d'Alternatives économiques.



Image : ChatGPT
Image : ChatGPT
 

Le grand transfert silencieux

Depuis la Covid, le télétravail s'est installé dans les mœurs. En 2023, 26% des salariés français travaillent au moins occasionnellement depuis chez eux, contre 9% en 2019. Une révolution, certes. Mais une révolution à sens unique : les entreprises ont allégé leurs charges (loyers, électricité, entretien des bureaux), et les salariés ont hérité de la facture sans vraiment s'en rendre compte.

Chauffage, connexion internet, bureau ergonomique, imprimante, café, lumière… Tout ce qui relevait de l'infrastructure de l'entreprise s'est discrètement relogé dans votre appartement. Et votre domicile est devenu, sans que vous signiez quoi que ce soit, une annexe gratuite de l'entreprise.

 


 

2,70 € : un seuil fiscal déguisé en coût de revient

Soyons clairs : le plafond Urssaf n'est pas une évaluation du coût réel d'une journée à domicile. C'est un seuil d'exonération fiscale, un outil comptable, pas un juste prix. La plupart des entreprises s'en servent pourtant comme d'un plafond de verre — et les salariés, mal informés, l'acceptent.

Pendant ce temps, l'immobilier d'entreprise se vide, les mètres carrés se réduisent, et les open spaces version 2026 ressemblent à des salles de réunion Airbnb. Les économies réalisées ? Rarement redistribuées. Rarement visibles sur la fiche de paie.

 


 

Tout le monde n'est pas logé à la même enseigne

Et c'est là que le bât blesse vraiment. Le télétravail n'est pas un privilège universel :

→ 65% des cadres en bénéficient, contre 11% des employés — les cols blancs profitent, les autres regardent.

→ Un propriétaire avec une pièce dédiée absorbe bien mieux les coûts qu'un locataire dans un 35 m².

→ Les grandes entreprises ont des accords et des budgets d'équipement ; les PME, bien moins souvent.

Autrement dit : ceux qui bénéficient le plus du télétravail sont aussi ceux qui en supportent le moins les coûts. Logique renversée, parfaite illustration de la France des deux vitesses.

 


 

La Cour de cassation a tranché — mais personne n'en parle

Le 19 mars 2025, la Cour de cassation a rappelé une vérité gênante : utiliser son domicile à des fins professionnelles constitue une immixtion dans la vie privée, ouvrant droit à une indemnité d'occupation. L'accord national interprofessionnel de 2020 le disait déjà : les frais professionnels sont à la charge de l'employeur.

Le droit est clair. La pratique, beaucoup moins. Entre l’arrêt de la Cour de cassation et la réalité du bulletin de paie, il y a souvent un gouffre dans lequel disparaissent quelques centaines d'euros par an.

 


 

Ce qu'on ne voit pas coûte aussi

Au-delà de la facture d'électricité, le télétravail génère des coûts invisibles : l'isolement, la perte des apprentissages informels au café de la machine, la moindre visibilité managériale qui peut plomber une carrière. Sans compter la charge mentale d'organiser son espace de vie en espace de travail, sept jours sur sept.

Les entreprises, elles, investissent dans des outils numériques et du management à distance — mais ces coûts-là restent dans leur bilan, proprement comptabilisés. Les vôtres, dans votre salon, pas vraiment.

 


 
 

Ce que vous pouvez réclamer (et comment)

Vous avez plus de droits que votre employeur ne vous le laisse croire.

Vérifiez si un accord d'entreprise existe
C'est la première étape. Si votre entreprise a conclu un accord collectif sur le télétravail, les modalités de remboursement y sont clairement établies et peuvent même dépasser le montant maximum fixé par l’Urssaf. Demandez-le à la CSE ou aux RH. Si aucun accord n'existe, le plafond de 2,70 €/jour s'applique par défaut, mais c'est un plancher, pas un plafond légal de vos droits.

Invoquez l'arrêt de la Cour de cassation du 19 mars 2025
La Cour a reconnu que l'utilisation du domicile à des fins professionnelles constitue une « immixtion dans la vie privée » ouvrant droit à une indemnité d'occupation. Ce n'est pas qu'un principe théorique : c'est un argument concret à mettre sur la table lors de toute négociation individuelle ou collective. Citez-le, il en vaut la peine.

Réclamez la prise en charge de l'équipement
L'accord national interprofessionnel de 2020 est explicite : les frais professionnels sont à la charge de l'employeur. Cela inclut le matériel informatique (écran, clavier, chaise ergonomique) et les consommables. Si l'entreprise ne fournit pas le matériel, elle doit le rembourser — avec justificatifs, sur note de frais. Ne laissez pas passer ça.

Exigez le remboursement des frais réels si le forfait ne suffit pas
Le forfait Urssaf n'interdit pas une prise en charge sur frais réels si l'employeur y consent et que vous pouvez justifier vos dépenses (factures d'énergie, abonnement internet, achat de matériel). Certains accords d'entreprise le prévoient explicitement. Posez la question, par écrit de préférence.

Demandez l'accès à un tiers-lieu ou espace de coworking
Si vous n'avez pas la place chez vous pour télétravailler décemment, vous n'êtes pas obligé d'absorber le coût en silence. De plus en plus d'accords prévoient une prise en charge partielle ou totale des espaces de coworking. C'est légal, c'est raisonnable, et ça se négocie — individuellement ou via les représentants du personnel.

Passez par le CSE ou un syndicat
Le Comité social et économique peut ouvrir une négociation spécifique sur les conditions du télétravail dans votre entreprise. C'est son rôle. Si vous êtes dans une boîte sans accords, c'est le bon levier. Un syndicat peut aussi accompagner une démarche individuelle si votre employeur est de mauvaise foi.

En résumé : votre domicile n'est pas une annexe gratuite de l'entreprise. Le droit est de votre côté — encore faut-il le faire valoir. Un courriel bien rédigé, quelques chiffres, un arrêt de cour de cassation en poche : vous êtes armé·e.

 


La vraie question

Ce n'est pas « combien vaut un jour à la maison ? » La vraie question est : qui doit payer pour que le travail tienne ?

Tant que la réponse sera « le salarié, et en silence », le modèle hybride restera ce qu'il est : une belle idée de flexibilité dont les coûts sont externalisés vers ceux qui ont le moins de pouvoir de négociation.

2,70 € par jour, vraiment ? Vous méritez mieux qu'un expresso.

 


Source : Stéphane Lalut, économiste, « Comment les coûts du télétravail se sont déplacés vers les salariés », Alternatives Économiques, mars 2026.

https://www.alternatives-economiques.fr/comment-les-couts-du-teletravail-se-sont-deplaces-vers-les-salaries/00117769?utm_campaign=alireabo&utm_medium=email&utm_source=emailing&utm_content=260328
 

 



Lundi 30 Mars 2026

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