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«L'avenir n'est plus ce qu'il était» [Paul Valéry]



Croissance verte en Europe : l'illusion comptable face au mur climatique

J'ai écrit cet article après être tombé sur une vidéo de la chaîne “Osons Causer”, dans laquelle l'auteur s'extasie devant une Europe qui aurait réussi l'exploit de faire baisser ses émissions de CO2 tout en maintenant sa croissance économique. Vous trouverez l'URL de cette vidéo à la fin de l'article.



Image : Seedream 4.5
Image : Seedream 4.5

Le tour de magie du "découplage"

 


En jargon d'économiste, on appelle ça le découplage : l'idée séduisante que le PIB peut continuer de grimper pendant que les émissions redescendent, comme si on avait enfin trouvé la formule magique pour manger le gâteau et le garder entier.
 

Sur le papier, le tableur Excel est flatteur. Dans le monde réel, c'est une tout autre histoire, beaucoup plus sombre — et beaucoup moins compatible avec les lois de la physique.

L'Europe n'est pas une île sous cloche

Premier problème, fondamental, mais qu'on oublie systématiquement : l'Europe n'est pas une bulle étanche flottant au-dessus de l'atmosphère mondiale.

Se féliciter de nos bons pourcentages locaux tout en minimisant le poids de géants comme la Chine, l'Inde ou les États-Unis relève de l'aveuglement comptable. Leurs trajectoires ne sont pas calquées sur les nôtres, et le CO2 émis à Shanghai réchauffe exactement autant l'atmosphère que celui émis à Lyon. Le climat ne consulte pas de carte administrative avant de se dérégler.

 

Pire : une partie non négligeable de la baisse européenne s'explique par la délocalisation des émissions — on ferme les usines chez nous et on importe les produits fabriqués avec de l'électricité au charbon ailleurs. C'est de la comptabilité créative, pas de la décarbonation.

Le CO2 n'est que la gâchette, pas le système

Cette analyse souffre d'une myopie dangereuse en réduisant le dérèglement climatique à la seule variable « émissions face au PIB ». C'est un peu comme évaluer la santé d'un patient en ne regardant que sa tension artérielle, en ignorant qu'il fait déjà un infarctus.
 

Le CO2 n'est que la gâchette d'un système climatique complexe, truffé de mécanismes qui s'auto-alimentent une fois déclenchés. Nous observons actuellement, en temps réel et pas dans un rapport de 2100 :
 

🔶les ravages d'un super El Niño (un phénomène naturel de réchauffement des eaux du Pacifique qui, combiné au changement climatique, démultiplie sécheresses et vagues de chaleur à l'échelle planétaire) ;


🔶la multiplication des incendies meurtriers dans le monde et en France et en Espagne


🔶la fonte accélérée des glaciers ;


🔶l'inquiétant dégel du pergélisol (ces sols normalement gelés en permanence en Sibérie, au Canada, en Alaska, qui en fondant libèrent du méthane, un gaz à effet de serre bien plus puissant que le CO2 à court terme).

 

À cela s'ajoutent les anomalies de la circulation océanique, comme le fléchissement de l'AMOC (le grand tapis roulant de courants marins, dont le Gulf Stream fait partie, qui régule le climat de tout l'Atlantique Nord — et dont l'affaiblissement pourrait paradoxalement refroidir brutalement l'Europe pendant que le reste du globe cuit).
 

Ces phénomènes ne s'atténuent pas avec un maigre point de croissance verte annuel. 
 

Ils augmentent en raison de boucles de rétroaction, ce qui se traduit par des spirales négatives dans lesquelles le réchauffement climatique entraîne des effets qui accélèrent ensuite le réchauffement (moins de glace blanche pour réfléchir les rayons du soleil, plus de méthane libéré, moins de forêts pour absorber le carbone).

Ce genre d'argumentaire passe totalement ces boucles sous silence, comme si le climat était un système linéaire et poli qui attendrait sagement nos plans quinquennaux.

Le GIEC, ce doux optimiste

Autre détail qui dérange : les prévisions du GIEC (le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, l'organisme scientifique de référence sur le sujet) ont, de rapport en rapport, plutôt péché par excès d'optimisme que par catastrophisme.

Ce qui nous était promis pour 2100 frappe déjà à notre porte en 2026. Les désastres annoncés pour 2050 sont devenus notre quotidien d'avant 2030.

 

Nos étés se résument désormais à des canicules interminables de juin à… septembre, voire au-delà, qui transforment le sol en béton, garantissant des inondations dévastatrices à la moindre pluie automnale — les sols, trop secs, ne peuvent plus l'absorber, ils la rejettent. On appelle ça l'effet « éponge sèche » : versez de l'eau sur une éponge complètement durcie, elle ruisselle au lieu de s'imbiber.

Parlons argent, puisque c'est le totem sacré

Puisque la croissance est l'idole que l'on vient nous vendre, parlons d'économie réelle. Quelles seront les conséquences pour le tourisme, pilier financier de la France ? Qui aura envie de passer ses vacances dans un sud-ouest ravagé par les incendies, ou de visiter une Australie calcinée ?
 

Ignorer ces destructions massives de valeur dans le calcul du PIB est une aberration comptable de premier ordre. Le Produit Intérieur Brut, faut-il le rappeler, additionne allègrement la construction d'une digue et la reconstruction d'une maison détruite par une inondation — les deux comptent comme de la « croissance ».

On mesure le mouvement d'argent, pas la richesse réelle, encore moins ce qui a été perdu à jamais.

Trois lois physiques que le tableur Excel ignore

À ces conclusions, j'ajouterai volontiers trois faits physiques indéniables qui échappent à tout bilan comptable annuel.
 

1. L'inertie climatique. Même si l'Europe stoppait toutes ses émissions de gaz à effet de serre cette nuit, la chaleur déjà emmagasinée par les océans (qui ont absorbé plus de 90% de l'excès de chaleur produit depuis un siècle) continuera de dérégler la machine terrestre pendant des décennies.

Le système climatique a la réactivité d'un paquebot, pas d'un scooter : on ne l'arrête pas en lâchant l'accélérateur.

 

2. L'acidification marine. Le CO2 ne se contente pas de réchauffer l'air : environ un quart de nos émissions finit dissous dans les océans, où il modifie le pH de l'eau. Résultat : la base de la chaîne alimentaire marine (plancton, coraux, coquillages) se fragilise à vue d'œil, avec des répercussions en cascade sur toute la pêche mondiale.
 

3. Le déplacement du saccage. Maintenir notre niveau de production avec des technologies dites « propres » (voitures électriques, panneaux solaires, éoliennes) exige une extraction minière colossale de lithium, cobalt, terres rares — largement sous-traitée à des pays du Sud, dans des conditions environnementales et humaines qu'on préfère ne pas regarder de trop près.

La croissance verte européenne se paie souvent en pollution exportée.

Repeindre les volets pendant que les fondations cèdent

Se réjouir de cette petite victoire statistique européenne, c'est un peu comme repeindre les volets d'une maison dont les fondations sont en train de s'effondrer. C'est intellectuellement rassurant. C'est visuellement présentable pour une vidéo YouTube bien montée. Mais c'est tragiquement dérisoire face à l'ampleur du problème.
 

Le vrai courage, ce n'est pas de trouver le bon indicateur pour se rassurer. C'est admettre qu'aucun changement superficiel ne pourra supplanter une profonde réévaluation de nos méthodes de production et de consommation. De plus, il est crucial de comprendre que la nature ne se laisse pas berner par les artifices linguistiques.
 

 


 
 

Source 👉 Vidéo Osons Causer
 

Références :
 

🔷GIEC — rapports en français

🔷 Météo-France — changement climatique

🔷 Ifremer — acidification des océans

🔷 CNRS — climat

🔷 Copernicus Climate Change Service

 
 

 


   

Mercredi 29 Juillet 2026

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