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«L'avenir n'est plus ce qu'il était» [Paul Valéry]



Quand les médecins étaient des gigolos… et l'endométriose, une « hystérie » comme les autres


Il y a des pages de l'histoire médicale qu'on ne vous enseigne pas à l'école. Probablement par pudeur. Ou parce qu'elles sont trop compromettantes pour la profession. En voici une, mise à jour 15 ans après mon premier article sur le sujet.



L'hystérie : le diagnostic à tout faire

Au XIXe siècle, si vous étiez une femme et que vous vous sentiez anxieuse, déprimée, irritable, fatiguée, en mal d'amour ou simplement d'un avis différent de votre mari — félicitations, vous étiez hystérique. Ce diagnostic fourre-tout concernait, selon les estimations de l'époque, une femme sur quatre. Autant dire que la femme saine était une espèce en voie de disparition.

Le terme vient du grec hystera, l'utérus. La théorie médicale officielle — formulée exclusivement par des hommes, bien entendu — était d'une clarté éblouissante : l'utérus errait dans le corps, perturbait tous les organes, et seule une bonne « décharge nerveuse » pouvait le remettre en place.

Ces règles quasi inchangées depuis l'apparition du mot
au cinquième siècle avant Jésus-Christ ont perduré jusqu'en… 1952, date à laquelle l'hystérie a enfin été officiellement retirée de la liste des pathologies. Vingt-cinq siècles de diagnostic foireux. Respect.

 


 

Le traitement : sérieux comme un stéthoscope

Voilà où l'histoire devient franchement instructive. Le remède prescrit par ces honorables médecins de la Faculté ? La « stimulation dactyle » : massage manuel des zones érogènes de la patiente, conduit en cabinet, jusqu'à provoquer ce qu'ils appelaient pudiquement un « paroxysme hystérique ». Nous, nous appellerions ça ... une masturbation.

Le génie de la situation, ou l'hypocrisie monumentale, selon votre indulgence, est le contexte moral de l'époque : la masturbation était strictement interdite aux femmes, qui étaient considérées comme des personnes malades et perverses. Mais que les bonnes dames se rassurent : si c'est le médecin qui le fait, ce n'est pas de la masturbation. C'est de la thérapeutique.

Il marquait simplement le mot
hysteria en latin sur la fiche de consultation, puis procédait, avec un professionnalisme teinté d'agacement, au traitement qui s'imposait.

 


 

Une manne financière phénoménale

Le médecin américain Russel Thatcher Trall observe en 1873, non sans délicatesse, que ces massages représentent pour les praticiens une véritable mine d'or : « Plus des trois quarts de l'ensemble de la pratique des médecins portent sur le traitement de maladies particulières aux femmes. »

En clair : sur les quelque 200 millions de dollars de revenus annuels globaux de la profession aux États-Unis, 150 millions provenaient des femmes « fragiles ».

En Angleterre, en France, en Autriche, même ambiance : dames de bonne famille, veuves et épouses délaissées se succédaient en cabinet pour « mauvaises pensées », « bouffées de chaleur » ou « humeur maussade ».

Les médecins savaient parfaitement quelle était l'origine du mal. Mais une prescription de masturbation aurait tari le filon.

 


 

Granville et sa machine infernale : l'invention par épuisement

Vers 1880, le Dr Joseph Mortimer Granville se retrouve face à un problème purement ergonomique : soigner les hystériques à la main prend du temps, beaucoup de temps, et fatigue les poignets.

Solution : il invente et fait breveter le
premier vibromasseur électromécanique, surnommé le marteau de Granville. Avec ce progrès technique, un praticien consciencieux peut désormais traiter jusqu'à six patientes à l'heure au lieu d'une. La Révolution industrielle avait décidément tout envahi.

Avec l'électrification des foyers, les appareils se démocratisèrent et les femmes purent bientôt s'auto-traiter chez elles. Ce que la morale victorienne avait interdit pendant un siècle, la technologie venait de le rendre respectable — du moment qu'on appelait ça un « appareil médical ».

Si le sujet vous amuse autant qu'à moi, il a même inspiré une comédie britannique :
Oh My God ! (titre original : Hysteria, 2011), avec Hugh Dancy et Maggie Gyllenhaal, toujours disponible en VOD. Sur Canal et surtout Arte (2,99 € en location 48 h).

J'en ai commandé un exemplaire pour ce soir (Merci Proton VPN !).

Je l'ai déjà vu en 2011, mais ce bijou d'humour très british (mon humour préféré) mérite certainement une seconde visualisation.

 

 


 

Derrière le grotesque : des femmes qui souffraient vraiment

Mais arrêtons-nous sur ce que cette histoire dissimule derrière son absurdité comique. Parmi toutes ces « hystériques », combien souffraient en réalité de maladies bien réelles, ignorées ou méprisées ?

L'endométriose en est l'exemple le plus cinglant. Cette maladie chronique — dans laquelle du tissu semblable à la muqueuse utérine se développe hors de l'utérus — provoque des douleurs pelviennes intenses, des règles invalidantes et, souvent, l'infertilité. Ses symptômes sont décrits depuis l'Antiquité, consignés dans des papyrus médicaux égyptiens datant d'environ 1855 avant notre ère. Résultat ? Pendant des millénaires, ces douleurs ont été assimilées à de l'hystérie, du stress ou de la sensiblerie féminine.

Aujourd'hui, le délai moyen entre les premiers symptômes et un diagnostic correct est encore de sept à dix ans. En 2026. La maladie touche 1 femme sur 10 en âge de procréer, soit 190 millions de personnes dans le monde, dont 2 millions en France. Ce n'est plus une blague. C'est un scandale sanitaire.

 


 

Et maintenant ?

En France, une Stratégie nationale de lutte contre l'endométriose lancée en 2022 tente d'améliorer le diagnostic précoce et la formation des professionnels de santé. Le projet de recherche PRECURSOR s'intéresse spécifiquement aux adolescentes souffrant de règles très douloureuses, pour prévenir l'installation de douleurs chroniques.

C'est un début. Difficile de ne pas penser que si cette maladie avait touché des hommes, on en serait à un autre stade depuis longtemps.

De nos jours, grâce au docteur Granville et aux modernes sex toys, l'hystérie est officiellement vaincue. Alléluia. L'endométriose, elle, attend encore.

Si cela vous intéresse, vous trouverez à la fin de cet article, deux photos :

→ L'une représente le marteau de Granville, ancêtre des sextoys

→ L'autre, le Womanizer, vedette incontestée et incontestable, à ce qu’il paraît, des sextoys de notre époque.

 
 

 

Références :

https://www.deridet.com/Quand-les-medecins-etaient-des-gigolos_a2750.html

https://theconversation.com/endometriose-une-maladie-longtemps-ignoree-malgre-des-symptomes-decrits-depuis-lantiquite-279804

https://www.streetpress.com/sujet/1423743762-medecins-masturbation-femmes-hysteriques

https://lesgeneralistes-csmf.fr/2013/12/20/uses-de-masser-leurs-patientes-hysteriques-des-medecins-creent-le-vibromasseur/

https://www.lefigaro.fr/sciences/non-le-vibromasseur-n-est-pas-ne-pour-soigner-les-femmes-hysteriques-20230122

https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=118740.html

https://www.justwatch.com/fr/film/oh-my-god-2011
 

 


 
 


Le marteau de Grandville. Il fallait vraiment en avoir envie ...
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Womenizer Duo 2 : impressionnant ? Normal ; pour un aspirateur.
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​Je vous informe que les intelligences artificielles, en tout cas Claude Sonnet 4.6, ont désormais aussi le sens de l’humour.

En effet, cette  dernière, avec qui j'ai collaboré pour cet article, m'a sorti la phrase suivante, en guise de conclusion à cet article :

« 1880 → 2020 : même destination, autre voyage. »

 

Mercredi 8 Avril 2026

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