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Retraite à 64 ans : quand un journal confond statistiques et propagande


Il existe en France une tradition bien ancrée : utiliser les chiffres officiels pour dire exactement le contraire de ce qu'ils signifient. La République des Pyrénées vient d'en offrir un exemple magistral dans un article publié le 7 avril 2026, signé Maxime Lacaze, et titré avec l'aplomb des grandes occasions : "Espérance de vie : combien d'années nous reste-t-il à vivre après 64 ans, d'après la science ?"



Image ChatGPT + Nano Banana 2
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Deux indicateurs, deux mondes

Commençons par les bases, que visiblement tout le monde n'a pas en tête dans certaines rédactions.

L'espérance de vie en bonne santé à la naissance — l'indicateur qui mesure réellement la qualité de vie d'une population — est d'environ 64 ans pour les femmes comme pour les hommes en France. Cela signifie que la moitié de la population développe une incapacité avant cet âge. L'autre moitié après. C'est une médiane, pas un plancher garanti.

Les 11,8 ans que cite La République des Pyrénées ? Ils proviennent d'un tout autre calcul : l'espérance de vie sans incapacité conditionnelle à 65 ans, publiée par la DREES en décembre 2024. Autrement dit : combien d’années supplémentaires, sans limitation, attendent-ils en moyenne les personnes qui ont déjà survécu jusqu'à 65 ans, soit une population sélectionnée dont les personnes les plus fragiles sont déjà mortes ou sont handicapées ?

Ce n'est pas du tout la même chose.

C'est comme mesurer la vitesse moyenne d'un marathon en ne comptant que les athlètes qui ont franchi la ligne d'arrivée. Le résultat est flatteur. Il ne dit rien des gens qui sont tombés en route.

 


 

Le chiffre que personne ne veut mettre en une

Ce qui est fascinant, c'est que l'article lui-même contient la donnée accablante, discrètement glissée au détour d'un paragraphe technique :

"En quinze ans, la proportion des années restant à vivre sans incapacité est passée de 44,7 à 50,8% pour les femmes et de 47,7 à 52,9% pour les hommes."

Traduction : après un demi-siècle de progrès médicaux spectaculaires, de molécules révolutionnaires, de chirurgies de haute précision et de dépenses de santé qui explosent d'année en année, on est arrivé à... 50/50.

Une personne sur deux passe la moitié de sa vie avec des limitations fonctionnelles significatives.

Et cette proportion n'est que légèrement meilleure qu'il y a quinze ans. La médecine moderne a surtout appris à faire une chose : maintenir en vie des gens qui ne sont plus en bonne santé. Ce n'est pas un reproche, c'est une réalité que les chiffres traduisent avec une clarté implacable.

 


 

Pourquoi l'espérance de vie en bonne santé reste-t-elle dans l'ombre

Parce qu'elle est politiquement embarrassante.

L'espérance de vie générale — 79,9 ans pour les hommes, 85,6 ans pour les femmes produit un écart de 15 à 20 ans avec l'âge de la retraite légale.

C'est le discours rassurant que les gouvernements successifs ont agité comme un argument massue pour justifier le recul de l'âge de départ :
"vous vivez jusqu'à 80 ans, vous pouvez bien travailler jusqu'à 64."

Présenter plutôt l'espérance de vie en bonne santé — 64 ans, soit précisément l'âge auquel on vous force à travailler jusqu'à — serait un aveu cinglant : on vous demande de travailler jusqu'à la limite statistique de votre vie sans incapacité. Et pour la moitié d'entre vous, vous serez déjà de l'autre côté de cette limite avant même d'avoir touché votre première pension.

Ce n'est pas un chiffre que l'on met volontiers en une des gazettes.

 


 

Erreur ou orientation ?

L'article de La République des Pyrénées confond-il par ignorance, ou oriente-t-il délibérément ?

Difficile à trancher. Le texte cite pourtant la source DREES, dont le titre précise pourtant explicitement qu'il s'agit d'une mesure
à 65 ans. Il aurait suffi de lire l'intitulé de l'étude pour comprendre qu'on ne parle pas de l'ensemble de la population, mais d'un sous-groupe de survivants.

Ignorance ou complaisance, le résultat est identique : un lecteur ordinaire repart convaincu qu'il vivra onze ans en pleine forme après avoir quitté le marché du travail. C'est confortable. C'est faux. Et dans le contexte d'un débat sur les retraites qui divise la France depuis des années, ce n'est pas anodin.

Lorsque vous lirez un article dans un journal local affirmant que la science prouve que tout va bien, prenez le temps de vérifier quelle science est en cause et pour qui.

 


 

Sources — Pour aller plus loin

1. L'article mis en cause
https://www.larepubliquedespyrenees.fr/societe/seniors/esperance-de-vie-combien-d-annees-nous-reste-t-il-a-vivre-apres-64-ans-d-apres-la-science-27583446.php

2. L'étude DREES (source citée par l'article lui-même)
https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse/etudes-et-resultats/260122-ER-esperance-de-vie-sans-incapacite

3. Vie-publique.fr — Espérance de vie en bonne santé à 65 ans
https://www.vie-publique.fr/en-bref/296722-esperance-de-vie-en-bonne-sante-65-ans-les-derniers-chiffres

4. Journal de la Femme Santé — Espérance de vie en bonne santé en France
https://sante.journaldesfemmes.fr/fiches-sante-du-quotidien/2879427-esperance-de-vie-en-bonne-sante-age-france-retraite/

5. Eurostat — Healthy Life Years (données européennes comparatives)
https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/SEPDF/cache/1101.pdf


 


Mercredi 8 Avril 2026

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