;
WEB SIDE STORIES- Site personnel de Guy DERIDET
Web Side Storie
WEB SIDE STORIES

«L'avenir n'est plus ce qu'il était» [Paul Valéry]



Ceux qui partent d'Omeslas : le chef d'oeuvre d’Ursula K. Le Guin

Imaginez une ville parfaite. Non, pas une de ces utopies aseptisées conçues par des urbanistes sous antidépresseurs où tout le monde boit du jus de céleri en souriant. Une vraie bonne ville. Mais, il y a un hic. Un tout petit détail technique caché sous les pavés de la cité idéale.

J'ai relu encore une fois ce magnifique conte philosophique et il m'a inspiré cet article.



Ursula K. Le Guin vue par le NEH (National Endowment for the Humanities)
Ursula K. Le Guin vue par le NEH (National Endowment for the Humanities)

 

À Omelas, pas de flics corrompus, pas de bannières publicitaires agressives pour des compléments alimentaires, pas de panneaux d'affichage de politiciens aux dents trop blanches.

Les habitants ne sont pas des niais pour autant : ils ont du chauffage central, des métros ultra-rapides, et s'ils veulent pimenter leur week-end, ils ont même inventé le
drooz, une drogue magique qui donne des visions cosmiques, décuple le plaisir sexuel et ne cause aucune gueule de bois.

 

Mieux encore : la culpabilité n’existe pas. C’est le paradis absolu, certifié sans gluten et sans névrose.
 

Chaque année, pour fêter l’été, la ville explose de joie : les cloches sonnent, des adolescents chevauchent des canassons fiers et libres sur des plaines verdoyantes, et la foule danse au rythme des gongs. C'est beau à en pleurer. Vous y croyez ?

C'est presque trop beau pour être vrai.

 

Et pour cause, il y a un hic. Un tout petit détail technique caché sous les pavés de la cité idéale.

Le "Détail" dans la cave

Sous l'un des bâtiments publics d'Omelas, ou peut-être dans la cave d'une de ses somptueuses demeures privées, se trouve un placard à balais. Il n'a pas de fenêtre, la porte est verrouillée, et l’air y est lourd d’une odeur de poussière et de serpillère moisie.

Dans ce placard vit un enfant.
 

Il a l'air d'avoir six ans mais en a dix. Il est nu, rachitique, terrifié, et passe ses journées assis dans ses propres excréments. On lui jette un demi-bol de semoule par jour pour éviter qu'il ne meure, et de temps en temps, quelqu'un vient lui foutre un coup de pied pour qu'il se lève. L’enfant pleure parfois en suppliant : « Je serai sage, laissez-moi sortir ! ». Mais personne ne répond. Jamais.
 

La clause contractuelle d'Omelas : Tout le monde sait qu'il est là. Les adultes, les vieillards, et même les enfants à qui on l’explique dès qu'ils sont en âge de comprendre. Car la règle est absolue : le bonheur d’Omelas, la beauté de sa musique, la clémence de son climat, la saveur de ses récoltes et la santé de ses propres gosses dépendent entièrement, totalement, de la misère abjecte de cet unique enfant.
 

Si on le sort de là, si on le lave, si on lui donne une seule parole de gentillesse, la magie s’effondre. En une seconde, Omelas redevient une ville grise, banale, pleine de haine, de faim et de misère.
 

Alors, que fait-on ? On laisse le gosse dans la merde. Littéralement.

L'Utilitarisme poussé jusqu'à l'absurde (et la fâcheuse manie de rationaliser)

Ce conte philosophique d’Ursula K. Le Guin, Ceux qui partent d'Omelas, n'est pas juste une gentille histoire fantastique pour animer vos débats de fin de soirée après trois verres de rouge. C’est le miroir le plus violent, le plus cynique et le plus juste jamais tendu à notre propre modèle de société.
 

Sur le papier, Omelas est le chef-d'œuvre de l'utilitarisme. Cette doctrine philosophique, théorisée notamment par Jeremy Bentham, postule qu'une action est moralement bonne si elle maximise le bonheur du plus grand nombre.

Faisons le calcul :
 

 🔷 D’un côté : Le bonheur absolu, créatif, orgasmique et éternel de dizaines de milliers de personnes.

 🔷 De l’autre : La souffrance extrême d’un seul individu.
 

Mathématiquement, le bilan coût-bénéfice est imbattable. C’est un coup de génie managérial. Sauver l'enfant serait un désastre économique et social majeur pour Omelas. D’ailleurs, les citoyens finissent par s'y faire. Ils rationalisent. Ils se disent : « De toute façon, même si on le libérait, il est tellement abruti par la peur qu'il ne saurait même pas apprécier la liberté ».
 

Vous trouvez ça monstrueux ? Félicitations, vous êtes humain. Mais attendez un peu avant de vous draper dans votre vertu.

Où est notre gosse dans la cave ?

La force de Le Guin est de nous faire détester les citoyens d'Omelas. Mais regardez autour de vous. Regardez l'appareil sur lequel vous lisez cet article.
 

Pour que nous puissions scroller joyeusement sur nos réseaux, acheter des t-shirts à 3 € et rouler dans des SUV électriques "propres", combien d’enfants creusent le cobalt à mains nues dans les mines du Congo ?
 

 🔷 Combien de travailleurs sont parqués dans des dortoirs industriels à l'autre bout du monde pour assembler nos précieux jouets technologiques ?
 

 🔷 Combien de populations subiront de plein fouet les famines climatiques pour que nous puissions garder nos salons chauffés à 21°C en plein hiver ?
 

Nous sommes tous, sans exception, des citoyens d'Omelas. Notre "placard à balais" est simplement délocalisé. Il est loin de nos yeux, de l'autre côté de l'océan, caché derrière des accords de libre-échange et des chartes de "responsabilité sociétale des entreprises" bidons. Nous connaissons les conditions du contrat. Nous savons que notre confort repose sur l'exploitation d'une masse de invisibles. Et pourtant, chaque matin, nous reprenons une tasse de café (non équitable) en souriant à la vie.

Les trois profils d'Omelas : Lequel êtes-vous ?

Face à ce dilemme moral insoutenable, Le Guin identifie trois types de réactions chez les habitants d'Omelas. C’est l’heure du test de personnalité :

Le Fêtard (La majorité silencieuse)

Il est allé voir le gosse dans la cave quand il avait dix ans. Il a pleuré. Il a trouvé ça injuste. Puis, le temps a fait son œuvre. Il s’est marié, a acheté une jolie maison aux toits rouges, et s'est convaincu que de toute façon, "le système est ainsi fait". Aujourd’hui, il profite de la Fête de l’Été et boit sa bière bien fraîche en évitant de penser au sous-sol.
 

 🔷 En version moderne : Celui qui dit : « Oui bon, je sais que cette marque exploite des Ouïghours, mais leurs baskets sont quand même super confortables et puis tout le monde le fait. »

Le Pleurnicheur indigné (L’activiste de salon)

Celui-ci passe ses soirées à déplorer la situation. Il est profondément triste. Il éprouve une "rage sèche". La connaissance de la misère de l'enfant donne même, selon lui, "une profondeur" à sa propre sensibilité et à sa musique. Bref, il utilise la souffrance de la victime pour se donner un supplément d'âme, tout en continuant à profiter de la gratuité du buffet d'Omelas.
 

 🔷 En version moderne : Celui qui poste un carré noir sur Instagram ou signe une pétition en ligne depuis son iPhone avant de commander un Uber Eats.

Ceux qui partent d'Omelas (Les radicaux)

C'est la conclusion, la note sublime et étrange du texte de Le Guin. Parfois, après avoir vu l'enfant, un adolescent ou un citoyen plus âgé ne rentre pas chez lui. Il ne pleure pas, ne crie pas. Il commence simplement à marcher.
 

Il traverse les parcs, passe les portes de la ville, et s'enfonce seul dans la nuit, vers les montagnes. Il quitte le paradis. Il abandonne le confort, la musique, le drooz et la fête.

« Le lieu vers où ils marchent est un lieu encore moins imaginable pour la plupart d’entre nous que la cité du bonheur. Je ne peux pas du tout le décrire. Il est possible qu’il n’existe pas. Mais ils semblent savoir où ils vont, ceux qui partent d’Omelas. »

Et si on marchait ?

Partir d'Omelas, c'est refuser le deal. C’est le geste éthique absolu : préférer l'inconnu, le froid, la précarité et peut-être le néant plutôt que de participer, même passivement, à un système criminel.
 

Mais soyons honnêtes deux minutes : où va-t-on quand on quitte Omelas ? 
 

Le monde entier est devenu une immense banlieue d'Omelas. Il n'y a plus de "dehors". Les montagnes vers lesquelles fuient les marcheurs de Le Guin sont aujourd'hui quadrillées par des satellites et exploitées par des multinationales du tourisme d'aventure.
 

Alors, que nous reste-t-il ?
 

Peut-être que la solution n'est pas seulement de partir individuellement pour sauver notre petite conscience propre. 
 

Peut-être qu’il est temps de descendre collectivement dans la cave, de défoncer la porte verrouillée, de sortir le gosse, de lui donner un bain, et de regarder la "fête" d'Omelas s'effondrer une bonne fois pour toutes. 
 

Ça va piquer, on va perdre le chauffage central et le métro rapide. Mais au moins, on pourra se regarder dans une glace sans avoir besoin d'une dose de drooz pour oublier qui l'on est.

 



Addendum :
Où trouver : ceux qui partent d'Omeslas ?

 
Pour lire Ceux qui partent d'Omelas au meilleur prix, la solution idéale est l'édition poche "Un jour avant la révolution : Précédé de Ceux qui partent d'Omelas" (Editions de l'éclat). Elle est vendue au prix fixe de 9,00 € en version neuve. [1, 2]
Vous pouvez la trouver et la commander sur plusieurs plateformes :
  • En neuf ou occasion : Comparez les stocks disponibles sur Amazon ou sur Rakuten pour d'éventuelles réductions.
  • Retrait en librairie : Commandez l'ouvrage sur le site de la Fnac ou vérifiez sa disponibilité dans une librairie locale via le catalogue de la Librairie Mollat . 1, 2, [3 ]
Vous avez également le format numérique (ePub/Kindle), dont les prix sont généralement plus bas (aux alentours de 4,50 - $7,00).

 

Mercredi 15 Juillet 2026

Lu 60 fois

Nouveau commentaire :
Twitter

Mode d'emploi de ce site | Edito | Humour | Santé | Intelligence Artificielle | Covid-19 | Informatique | Sexualités | Politique | Coup de gueule | Coup de coeur | Voyages | Divers | Télécoms | Smartphones | Musique | Archives | Dernières nouvelles | Bons plans | Belles annonces | Environnement | Partenaires