L’IA, nouvel alibi à licenciements
En mai, les licenciements dans la tech ont atteint leur plus haut niveau mensuel en deux ans, avec près de 40 000 postes supprimés, l’IA étant la raison la plus souvent invoquée pour le troisième mois consécutif.
Ce n’est plus la « conjoncture » ou la « crise » qui ont bon dos : c’est l’IA, brandie comme une fatalité technologique qui rendrait les coupes « inévitables ».
Block, la société de Jack Dorsey, a ainsi licencié près de la moitié de ses effectifs tout en expliquant que l’IA permettait une nouvelle façon de travailler, avant d’admettre finalement que l’entreprise avait surtout surembauché pendant la pandémie.
Même son de cloche chez l’investisseur Marc Andreessen, qui baptise l’IA « solution miracle » pour justifier des licenciements qui tiennent surtout au sureffectif chronique des grandes entreprises… que personne ne semblait trop pressé de résoudre avant que l’IA n’offre le prétexte parfait.
Autrement dit : on ne licencie plus, on « devient AI‑native ». C’est plus vendeur.
En bas, on dégraisse ; en haut, on produit des milliardaires en série.
Pendant que les salariés se retrouvent sur le carreau, la bulle IA fabrique des fortunes à la chaîne. Cérébras fabricant de puces d’IA, a fait une entrée en bourse à 67 milliards de dollars de capitalisation, transformant ses fondateurs en milliardaires dès le premier jour.
SpaceX est devenue publique à environ 2 100 milliards de dollars, créant potentiellement plus de 4 000 millionnaires et 400 centimillionnaires parmi ses actionnaires internes, pendant que les projets IA des géants de la tech poussent leurs valorisations vers des sommets à 1 000 milliards et plus.
À San Francisco et Miami, l’argent de l’IA fait exploser le marché de l’immobilier de luxe, avec des villas comme celle de Mark Zuckerberg à 170 millions de dollars, achetée quelques semaines avant que Meta n’annonce 8 000 licenciements, soit environ 10% de ses effectifs.
La scène est surréaliste : en bas, on « optimise les ressources humaines » ; en haut, on se bat pour des villas record dans le « bunker des milliardaires ».
Les salariés paient la facture… en période de records
Le plus obscène dans cette histoire, c’est que ces licenciements ne surviennent pas en pleine récession, mais en pleine euphorie financière. Les grands noms de la tech affichent des revenus records, des marges brutes flirtant avec les 80–90%, et misent sur le cloud et les centres de données IA pour d’encore meilleurs résultats demain.
Dans le même temps, les salariés virés se heurtent à une réalité beaucoup moins scintillante : assurances santé collectives en hausse de 6 à 7% cette année, prix des logements en hausse d’environ 28% depuis 2020, taux hypothécaires presque doublés.
Un récent sondage aux États‑Unis montre que 65% des électeurs considèrent le mode de vie de classe moyenne comme hors de portée, tandis que 76% citent le coût de la vie comme principale préoccupation économique.
Traduction : on « optimise les coûts » en virant les gens à un moment où la vie n’a jamais été aussi chère.
La France, en sursis… provisoire
Pour l’instant, la France ressemble à un pays sous cloche : selon l’Insee, seules 10% des entreprises de dix salariés ou plus utilisent vraiment l’IA, bien moins qu’au niveau européen. Une étude récente pointe même un « décrochage » français : plus de la moitié des salariés hexagonaux n’utilisent pas la moindre IA générative dans leur travail, faisant de la France l’un des mauvais élèves de l’Europe en matière d’adoption.
Ce retard donne l’illusion d’un répit, mais il est trompeur : les mêmes études expliquent que près de 16% des tâches aujourd’hui effectuées en France sont déjà automatisables, et qu’au‑delà de 30% de tâches automatisables sur un poste, l’emploi lui‑même entre en zone de danger.
La CFE‑CGC estime que jusqu’à 5 millions d’emplois pourraient être fortement impactés par l’IA dans les années qui viennent, selon la nature des tâches, même si impact ne veut pas dire disparition immédiate.
Pour l’instant, l’AI Act européen joue un peu le rôle de ralentisseur, en imposant des garde‑fous sur les usages les plus risqués de l’IA, notamment dans les RH. Mais le jour où la France ouvrira vraiment les vannes – c’est‑à‑dire quand les grandes boîtes intégreront massivement l’IA dans tous leurs process, y compris administratifs et de gestion – il n’y a aucune raison de penser que l’on échappera au scénario américain : profits dopés, effectifs « optimisés », et salariés priés de se reconvertir à marche forcée.
Une poudrière sociale bien réelle
En 2008, la crise financière avait donné naissance à Occupy Wall Street : on sauvait les banques, on laissait les citoyens se débrouiller.
Aujourd’hui, pas de crise spectaculaire, pas de krach à la une : seulement un transfert massif de richesses, parfaitement légal, des salariés vers ceux qui possèdent les actions, sous couvert de progrès technologique.
Le message implicite ressemble à ceci : « Nous nous enrichissons plus que jamais grâce à la technologie que nous utilisons pour vous remplacer. »
Dans un contexte d’inégalités croissantes, de colère latente et de défiance envers les élites, c’est exactement ce que l’article original appelle une poudrière.
L’IA n’est pas coupable, mais elle a de très mauvaises fréquentations
L’IA, en soi, pourrait servir à autre chose qu’à découper des organigrammes : soulager les tâches pénibles, réduire le temps de travail, financer une meilleure protection sociale, ou augmenter réellement les salariés avec une partie des gains de productivité.
Mais pour l’instant, elle est surtout utilisée comme un gigantesque plan social automatisé, accompagné d’un storytelling bien rodé sur « l’agilité » et « l’efficacité ».
La question n’est donc pas « l’IA va‑t‑elle voler nos emplois ? », mais : « qui récupère l’argent que l’IA permet de gagner ? ».
Tant que la réponse restera « essentiellement les actionnaires et les fondateurs », les licenciements « grâce à l’IA » continueront d’alimenter la colère.
N.D.L.R
Quelques réflexions 👍
On ne licencie plus, on « devient AI‑native ».
Traduction : même boulot, moins de salariés, plus de dividendes.
En bas de l’échelle : on t’explique qu’il faut te « réinventer ».
En haut de l’échelle : on s’achète une villa à 170 millions et on appelle ça « l’avenir du travail ».
« L’IA va libérer le potentiel humain. »
Pour l’instant, elle libère surtout des milliers de salariés et bloque très bien le potentiel de leur compte en banque.
Bonne nouvelle : la France est en retard sur l’IA.
Mauvaise nouvelle : dès qu’on rattrapera ce retard, on risque d’être très à l’heure pour les plans sociaux.






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