Dans son analyse, le criminologue pointe une combinaison explosive :
➤ déstructuration des forces mobiles,
➤ formation insuffisante,
➤ usage mal maîtrisé des armes,
➤ crise de confiance et
➤ montée générale de la violence.
On va décortiquer tout cela en quatre étapes : le changement de visage des manifestations, la fragilisation de l’appareil policier, le flou autour des armes et du droit, puis la grande question finale : comment refaire de la police un outil de paix ?
Révélation : il faudra plus qu’un nouveau tableau Excel.
Pendant longtemps, la manifestation française obéissait à un scénario relativement balisé : un syndicat ou un parti déposait un parcours, les participants défilaient, les forces de l’ordre encadraient, puis chacun rentrait chez soi avec une voix cassée et un tract froissé dans la poche.
Ce modèle n’a jamais été parfaitement pacifique, mais il reposait sur une culture militante : les participants connaissaient les codes, les itinéraires, les consignes et les limites à ne pas franchir.
Des cortèges plus hétérogènes
Depuis les mobilisations étudiantes de 1986, Alain Bauer décrit l’arrivée de publics moins familiers des traditions militantes. Certains rejoignent les cortèges non pour porter une revendication organisée, mais pour affronter les forces de l’ordre, commettre des dégradations ou profiter de la confusion.
Le phénomène des black blocs, des groupes mobiles et anonymes habillés de noir, illustre cette évolution. Leur objectif n’est pas nécessairement de tenir un discours ou de négocier : il peut s’agir de provoquer l’affrontement, puis de disparaître dans la foule.
🔶Black bloc : définition express
Un black bloc n’est pas une organisation avec carte de membre et assemblée générale. C’est une tactique de regroupement temporaire, fondée sur l’anonymat, la mobilité et la confrontation.
Le mouvement des Gilets jaunes a ajouté une difficulté majeure : il s’agissait d’une mobilisation massive, largement composée de personnes qui travaillaient en semaine et manifestaient le week-end. Beaucoup n’avaient jamais participé à une manifestation déclarée et ne maîtrisaient pas les règles encadrant les cortèges ou l’accès à certains lieux.
Résultat : un mouvement inédit, durable — 52 semaines de mobilisation — face à des forces de l’ordre elles-mêmes en pleine réorganisation.
Le vieux réflexe français : attendre le choc pour discuter
Alain Bauer critique également une tradition étatique française consistant à considérer le rapport de force comme un préalable au dialogue. En clair : on se confronte d’abord, on négocie éventuellement ensuite.
Une logique que Michel Rocard dénonçait déjà en défendant la concertation en amont. Car une manifestation n’est pas seulement un problème de circulation ou de sécurité : c’est aussi un signal politique. Si l’on traite toute contestation comme une bataille à gagner, on transforme rapidement un désaccord en duel de rue.
2. Des forces mobiles… devenues moins mobiles
Le maintien de l’ordre repose sur des unités spécialisées : les CRS, compagnies républicaines de sécurité, et les gendarmes mobiles. Leur métier ne consiste pas simplement à « envoyer des policiers là où ça chauffe ». Il exige des effectifs entraînés, une chaîne de commandement claire et une capacité à se déplacer rapidement.
Or, selon Bauer, ces unités ont été progressivement réduites et réorganisées.
La garde statique, ou comment transformer un sprinteur en plante verte
Faute de personnels suffisants, des forces mobiles ont été affectées à des missions de garde statique : protection du Sénat, de l’Élysée ou d’autres institutions.
La mission est évidemment nécessaire. Mais elle immobilise des agents dont la spécialité est précisément… la mobilité.
🔶 Force mobile : la métaphore utile
C’est une équipe de pompiers spécialisée dans les incendies complexes. Si on lui demande de surveiller un portail toute l’année, elle reste utile — mais elle n’est plus disponible quand la forêt prend feu.
Pour gérer les manifestations, l’administration aurait également mobilisé des personnels moins formés au maintien de l’ordre. Le problème n’est pas leur courage ni leur bonne volonté. C’est une question de compétence technique : on ne s’improvise pas spécialiste d’une foule, d’une progression collective ou d’un dispositif d’armes en quelques heures.
Selon Bauer, cette désorganisation explique une grande partie des blessures et des violences observées lors des manifestations. Il ne nie pas l’existence de manifestants violents, mais estime que la réponse institutionnelle a été affaiblie par la réduction des effectifs, la perte de spécialisation et l’emploi d’agents insuffisamment préparés.
L’illusion de la polyvalence
Dans la police comme ailleurs, la polyvalence est souvent présentée comme une qualité magique. Un agent pourrait être à la fois visible dans la rue, proche des habitants, chargé du renseignement, mobilisable pour le maintien de l’ordre, présent à la sortie des écoles et disponible pour lutter contre la criminalité.
Sur le papier, c’est formidable. Dans la vraie vie, c’est surtout un agenda qui explose.
On ne peut pas demander aux mêmes effectifs de tout faire, partout, tout le temps. D’autant que les horaires ne correspondent pas toujours aux besoins. Bauer avance un chiffre particulièrement frappant : environ 10 % des policiers seraient mobilisés la nuit, alors que 50 à 60 % des actes criminels surviendraient durant cette période.
Même sans transformer ce chiffre en vérité universelle, le déséquilibre qu’il souligne pose une question simple : les moyens sont-ils affectés là où les risques sont les plus élevés ?
3. Flash-ball, LBD : deux mots, beaucoup de confusion
Le débat sur les armes de force intermédiaire est devenu un concentré de jargon, de blessures et de polémiques.
Flash-ball : un équipement de répulsion
Le Flash-Ball est à l’origine une marque et un type d’arme lançant des projectiles en caoutchouc. Dans l’analyse de Bauer, il était conçu comme un outil de répulsion : faire reculer une personne dangereuse en maintenant une certaine distance.
Le LBD, ou lanceur de balles de défense, désigne notamment le LBD 40, qui utilise un projectile plus lourd et une architecture différente. Bauer insiste sur le fait que le LBD est un équipement destiné à frapper, et non simplement à repousser.
🔶 LBD : définition simple
Un lanceur de balles de défense est une arme dite « intermédiaire », située entre le contact physique et l’arme à feu létale. Intermédiaire ne signifie pas inoffensive.
C’est précisément là que se trouve le piège. Moins létal ne veut pas dire sans danger. Un projectile peut causer des fractures, des traumatismes graves ou des blessures oculaires. La distance, l’angle, la cible et la formation de l’utilisateur sont donc déterminants.
Le faux ami du « gros pistolet en plastique »
Alain Bauer dénonce une mauvaise compréhension de l’outil par certains agents, comme si le LBD était une arme peu dangereuse, presque anodine. Or sa puissance impose une doctrine d’emploi rigoureuse.
La réduction du format des équipements est également critiquée : selon lui, elle aurait facilité certains tirs à courte distance et contribué à accroître le risque de blessures au visage, notamment aux yeux.
L’idée reçue à éviter est donc la suivante :
➤« Ce n’est pas une arme à feu, donc ce n’est pas vraiment une arme. » Faux.
➤ « Un tir de LBD repousse simplement. » Pas nécessairement.
➤ « La présence d’un projectile suffit à régler une situation. » Certainement pas.
Une arme de force intermédiaire reste un outil dangereux, qui exige une formation, des règles compréhensibles et un contrôle précis de son usage.
4. Le droit, la légitime défense et le brouillard administratif
La question juridique n’est pas un détail réservé aux spécialistes en robe noire. Elle détermine ce qu’un agent peut faire dans une situation où chaque seconde compte.
La légitime défense, ce n’est pas « j’ai eu peur, donc j’ai tiré »
La légitime défense repose généralement sur plusieurs conditions : une atteinte injustifiée, une menace actuelle, une réponse nécessaire et proportionnée. L’usage de la force ne peut donc pas devenir automatique dès qu’une personne refuse d’obtempérer ou prend la fuite.
Alain Bauer estime que la loi de 2017 a ajouté de la complexité sans résoudre tous les problèmes. Il critique surtout la différence de clarté entre les consignes de la Police nationale et celles de la Gendarmerie nationale.
🔶Circulaire : définition express
Une circulaire est un document administratif qui précise comment appliquer une loi ou une politique. Elle ne devrait pas ressembler à une énigme en trois tomes quand un agent doit décider en quelques secondes.
Bauer préconise une réécriture de la circulaire de la Police nationale avec les personnels de terrain. Objectif : mieux protéger les policiers lorsqu’ils agissent légalement, tout en évitant une interprétation dangereuse selon laquelle tout refus d’obtempérer autoriserait un tir.
Le problème ne serait donc pas uniquement la loi elle-même, mais aussi son interprétation, sa traduction opérationnelle et la façon dont elle est enseignée.
5. Une société qui passe plus vite de la colère à la violence
Au-delà des manifestations, Bauer décrit une « violentisation » générale de la société : le passage à l’acte devient plus rapide, plus brutal et moins précédé par la discussion.
Tirer, frapper ou tuer avant même d’avoir tenté de négocier : cette logique rompt avec une montée progressive de la violence. Elle transforme l’affrontement en réflexe.
Les agressions contre les pompiers sont, à ses yeux, un indicateur particulièrement inquiétant. Contrairement aux policiers, les pompiers sont rarement associés aux accusations de racisme, de fascisme ou d’abus lors des contrôles. Lorsqu’ils sont pris pour cible, ce n’est donc pas simplement une contestation de l’autorité policière : c’est une attaque contre un service public identifié comme secourant.
Le passage d’incidents fortuits à des guet-apens, c’est-à-dire des attaques préparées contre des intervenants, marque un changement de nature. Les pharmacies, cabinets médicaux, hôpitaux et soignants peuvent eux aussi devenir des cibles.
La colère politique se transforme en défiance générale
Cette violence s’alimente d’une crise de confiance qui touche plusieurs institutions :
➤ le monde politique, jugé incapable de répondre ;
➤ les médias, accusés de déformer ou de simplifier ;
➤ l’école et les enseignants, fragilisés dans leur rôle de transmission ;
➤ la science, dont l’autorité a été bousculée pendant la crise sanitaire ;
➤ les élus locaux, autrefois considérés comme des intermédiaires de proximité.
Dans certains mouvements environnementaux, la frustration se traduit désormais par le sabotage ou des actions spectaculaires. Les militants les plus radicaux considèrent parfois que les méthodes traditionnelles ont échoué pendant des décennies et que la violence serait devenue leur dernier outil.
C’est précisément ce raisonnement qu’il faut prendre au sérieux — sans le valider. Comprendre pourquoi quelqu’un justifie la violence n’oblige pas à accepter cette violence. Mais refuser de comprendre, c’est laisser le terrain libre aux slogans les plus simplistes.
Alors, que réformer ?
Pour Alain Bauer, la solution ne consiste pas à empiler les effectifs comme on empile des cartons dans un placard déjà plein. Il faut surtout restaurer la qualité du système.
Cela passe par :➤
➤ une formation continue plus solide ;
➤ des unités spécialisées réellement disponibles ;
➤ une doctrine claire sur l’usage des armes ;
➤ une meilleure répartition des policiers selon les horaires et les territoires ;
➤ une gestion crédible des heures supplémentaires et des conditions de travail ;
➤ une chaîne de commandement lisible ;
➤ un dialogue politique et social engagé avant l’affrontement.
Les gendarmes semblent, selon lui, bénéficier d’une formation continue et d’une organisation plus efficaces que certains services de police. Cette différence mériterait d’être analysée plutôt que transformée en concours de vestiaires républicains.
L’objectif final est ambitieux : faire de la police un outil de maintien de la paix accepté par la population, présent dans tous les territoires, y compris les plus difficiles.
Pas une police qui gagne chaque face-à-face. Une police qui évite que le face-à-face devienne inévitable.
🔶La conclusion en une phrase
Pour sortir du cycle des dérapages, il ne suffit ni de désigner les manifestants comme seuls responsables, ni de rendre les policiers seuls coupables : il faut réparer une organisation qui semble avoir oublié qu’un maintien de l’ordre efficace commence bien avant le premier projectile.
Termes techniques expliqués
➤ Black bloc : tactique de regroupement temporaire fondée sur l’anonymat et la confrontation.
➤ Arme de force intermédiaire : arme conçue pour se situer entre la contrainte physique et l’arme à feu létale ; elle reste potentiellement dangereuse.
➤ Flash-Ball : marque et type de lanceur utilisant des projectiles en caoutchouc, historiquement présenté comme un outil de répulsion.
➤ LBD : lanceur de balles de défense, notamment le LBD 40, utilisant des projectiles plus lourds et soumis à des règles d’emploi strictes.
➤ Légitime défense : cadre juridique autorisant une riposte nécessaire et proportionnée face à une menace injustifiée et actuelle.
➤ Violentisation : terme désignant la diffusion et l’intensification des comportements violents dans les rapports sociaux.