Pendant des décennies, la France tenait un rôle singulier : très inégalitaire avant impôts et prestations, mais parmi les plus égalitaires une fois la redistribution passée par là.[5][6] C’était le fameux « modèle social français », celui qui transformait un pays à la base très inégalitaire en société relativement plus équilibrée que la plupart de ses voisins européens.[5][6]
Cette époque est révolue.
Selon les données d’Eurostat, reprises par Alternatives Économiques et par plusieurs notes d’experts, la France est devenue, depuis 2022, plus inégalitaire que la moyenne de l’Union européenne si l’on mesure les revenus après impôts et prestations sociales.[1][2][3]
Autrement dit : non seulement le marché produit des inégalités élevées, mais l’État les corrige désormais moins bien qu’avant.
Le Gini ne ment pas : la France décroche
L’indicateur clé, c’est l’indice de Gini, qui mesure les inégalités de revenus sur une échelle de 0 (égalité parfaite) à 100 (une seule personne capte tout).[1][7] Entre 2015 et 2025, le Gini moyen de l’Union européenne est passé d’environ 30,8 à 29,2, ce qui signifie une baisse des inégalités à l’échelle du continent.[1][8]
Dans le même temps, la France a fait le chemin inverse : son Gini est passé d’environ 29,2 à 30,4, selon les données mises en avant par Alternatives Économiques et par des synthèses récentes de l’Insee et d’Eurostat.[1][4][9]
Conclusion : alors qu’elle était un peu plus égalitaire que la moyenne européenne il y a dix ans, la France est désormais plus inégalitaire que cette moyenne.[1][2][3]
Plus inquiétant encore : le rang du pays s’est dégradé.
La France est tombée à la 17ᵉ place sur 27 en matière d’égalité de revenus après redistribution, alors qu’elle occupait la 13ᵉ place dix ans plus tôt.[1][4][3]
Au même moment, des pays historiquement plus inégalitaires comme l’Espagne, l’Italie, le Portugal ou la Roumanie ont, eux, réduit leurs écarts de revenus, contribuant à faire baisser le Gini moyen de l’UE.[1][4][8]
Pendant que l’UE réduit les inégalités, Macron les creuse
La vraie rupture est là : l’Union européenne, dans son ensemble, réduit doucement ses inégalités de revenus depuis une décennie.[1][8] Les pays du Sud et d’Europe de l’Est, longtemps à la traîne, ont nettement amélioré leurs niveaux d’égalité, tirant vers le bas le Gini moyen européen.[1][4]
La France, elle, choisit un autre chemin :
➤ Les inégalités primaires (avant redistribution) y restent parmi les plus élevées d’Europe.[2][3]
➤ La redistribution, qui était autrefois très puissante, perd en efficacité parce qu’on lui coupe progressivement les moyens.[1][3]
Résultat : selon les dernières données Eurostat reprises par Vie‑publique, les inégalités en France, mesurées par l’indice de Gini, augmentent entre 2014 et 2023 et dépassent la moyenne européenne dès 2022.[10]
Ce n’est plus un « accident statistique », mais une tendance solide, confirmée par la Drees, l’Insee, les travaux de François Ecalle (Fipeco) et les analyses d’Alternatives Économiques.[1][2][3]
Le programme caché : +8 milliards pour le 1%, moins pour les autres
On ne devient pas plus inégalitaire que l’Europe entière par magie, mais par une suite de choix politiques cohérents.
Depuis 2017, la Macronie a empilé les mesures en faveur des plus riches et du capital :
➤ Transformation de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière (IFI), épargnant largement les patrimoines financiers.[1][11]
➤ Instauration d’une flat tax sur les revenus du capital, plafonnant leur imposition à un taux avantageux, au profit des détenteurs de gros portefeuilles.[1][12]
➤ Suppression de la taxe d’habitation, présentée comme une mesure « pour tous », mais qui supprime aussi un impôt local relativement progressif, tout en mettant la pression sur les finances des communes.[1][12]
Bilan : ces baisses d’impôts ciblées ont réduit les prélèvements sur le 1% des Français les plus riches d’environ 8 milliards d’euros par an, selon l’analyse mise en avant par Alternatives Économiques.[1][4]
D’autres estimations plus globales évoquent, pour l’ensemble du quinquennat, des dizaines de milliards annuels de baisses d’impôts, concentrées principalement sur le haut de la distribution des revenus et du patrimoine.[12][11]
Pendant ce temps, on rogne méthodiquement les mécanismes de soutien aux plus modestes :
➤ Coup de rabot sur les APL, qui touche directement les ménages modestes et les jeunes.[1]
➤ Réformes de l’assurance chômage, qui réduisent la durée et parfois le niveau des indemnités pour les chômeurs.[1][2]
➤ Mise sous pression des minima sociaux (RSA, etc.), avec conditions renforcées et revalorisations souvent en retrait par rapport à l’inflation.[1][6]
Les dépenses sociales de solidarité, en proportion du PIB, se contractent depuis 2020, comme le souligne l’économiste Pierre Madec.[1] La redistribution continue de réduire les inégalités, mais beaucoup moins qu’auparavant : la machine corrige encore, mais on lui a retiré des pièces.[1][6]
Quand les économistes confirment : ce n’est pas un bug, c’est le système
L’article d’Alternatives Économiques insiste sur un point crucial : le décrochage français ne s’explique pas par une explosion des inégalités « naturelles », mais par une moindre performance de la redistribution.[1][4][3] Autrement dit : ce n’est pas tant que la société française serait soudain devenue plus injuste par elle‑même, c’est que l’État a choisi de moins la corriger.
Deux économistes cités éclairent bien la situation :
➤ Pierre Madec, qui montre que les dépenses de solidarité reculent en points de PIB, malgré un contexte de fragilisation sociale.[1]
➤ François Ecalle, spécialiste des finances publiques, qui rappelle que l’indice de Gini d’Eurostat ne prend même pas en compte les services publics en nature (école, santé, etc.) ; en les incluant, la position française s’améliorerait un peu… mais cela ne change pas la tendance : la France a clairement décroché par rapport au reste de l’UE.[1][2][3]
Ecalle va plus loin : il documente que le coefficient de Gini après impôts et prestations est désormais plus élevé en France que la moyenne de l’UE (30,0 contre 29,4 en 2024), et que le taux de pauvreté augmente en France alors qu’il reste stable ailleurs dans l’Union.[4][3]
Ce n’est donc plus une intuition militante, mais un constat statistique : les choix budgétaires et fiscaux des deux quinquennats Macron ont affaibli la capacité de la France à réduire les inégalités.
Macron, président des riches… et des rentiers
Le surnom de « président des riches » n’est plus une formule polémique, c’est devenu le résumé le plus honnête du bilan.[11][13] En sept années de pouvoir, Macron aura :
➤ Allégé lourdement la fiscalité du capital et des hauts patrimoines.[1][12][11]
➤ Réduit l’ampleur de la solidarité nationale envers les ménages les plus modestes.[1][6][4]
➤ Accepté que la France passe du peloton de tête au milieu de classement – voire au‑dessus de la moyenne d’inégalités – en Europe.[1][2][3]
Il reste bien sûr une consolation pour les macronistes : si l’on intègre la valeur des services publics, la France demeure un peu plus protectrice que son Gini brut ne le laisse voir.[1][6]
Mais même là, la conclusion des spécialistes est claire : pour retrouver une vraie performance redistributive « à la française », il faudrait précisément défaire l’essentiel de la politique économique menée depuis 2017 et renforcer à nouveau la fiscalité progressive et les services publics.[1][2][3]
En résumé, Macron a parfaitement « fait le job » que lui demandaient les plus aisés : augmenter leurs profits, alléger leur contribution et contenir les dépenses pour les autres.
La seule question désormais, pour celles et ceux qui lui succéderont, est simple : auront‑ils le courage politique de remettre à l’endroit ce que deux quinquennats ont patiemment tordu – ou se contenteront‑ils de corriger à la marge un système conçu, de bout en bout, pour que le ruissellement continue de monter, jamais de descendre ?
Sources 👍
1. Article de base (Alternatives Économiques)
2. Note détaillée sur France vs moyenne UE (François Ecalle / Miroir Social, Gini 2023–2024, 17ᵉ rang, moindre redistribution)
3. Version plus synthétique de la même note (présentation des instruments, situation 2023)
4. Article du Monde – « En France, les inégalités se creusent malgré la redistribution » (écart 1 à 20 avant transferts, 1 à 3,7 après, Gini France 30 vs UE 29
5. Insee / Drees – Dossier sur la réduction des inégalités par la redistribution en France (effet global des transferts)
https://www.insee.fr/fr/statistiques/5371275
6. Insee – « Inégalités, pauvreté et protection sociale en Europe : état des lieux » (comparaisons européennes plus larges)
https://www.insee.fr/fr/statistiques/1372518
7. Données Eurostat (via Trading Economics) – Gini de la France dans le temps
8. Vie‑publique – Fiche pédagogique sur l’indice de Gini
https://www.vie-publique.fr/fiches/270161-quest-ce-que-lindice-de-gini
9. Article de synthèse reprenant Alternatives Éco et les chiffres de baisses d’impôts / affaiblissement de la redistribution
https://environnementsantepolitique.fr/2026/05/31/75073/
10. Basta! – « Emmanuel Macron, président des riches et des rentiers » (bilan fiscal : ISF→IFI, flat tax, etc.)