Sauf qu'il y a un problème majeur : cette montagne sacrée, appelée « Six Grands-Pères » par les Lakotas, a été confisquée en violation directe d'un traité international signé en 1868. Et jusqu'à aujourd'hui, aucun président n'a osé la restituer.
La carte postale et le vol : une histoire de deux mondes
Les brochures touristiques montrent le Mont Rushmore comme un symbole de l'imaginaire américain : un ciel bleu, des pins à perte de vue, du granit blond et les visages de quatre présidents incarnant le « rêve démocratique ». Inauguré en 1941, le mémorial attire chaque année plus de deux millions de visiteurs, fascinés par cette démonstration de puissance technique et de grandeur nationale.
Sauf que la montagne qui porte ces quatre « pères de la nation » ne s'appelle pas Rushmore dans l'esprit des peuples qui l'habitaient depuis des millénaires. Pour les Lakotas, l'une des branches principales des Sioux, elle se nomme « Six Grands-Pères », en référence à la Terre, au Ciel et aux quatre directions. Elle se trouve au cœur des Black Hills, centre spirituel du monde lakota, lieu de visions, de cérémonies sacrées et de récolte de plantes médicinales.
Autrement dit : là où le tourisme voit un décor de cinéma, les peuples autochtones voient une montagne profanée. Et là où la communication officielle célèbre « le triomphe de la démocratie », les Lakotas lisent surtout un gigantesque graffiti colonial sur un territoire volé.
Le traité de Fort Laramie : quand l'Amérique promet « pour toujours »
Pour comprendre le scandale du Mont Rushmore, il faut remonter au XIXᵉ siècle, au temps où les États-Unis négocient, souvent au canon, leur expansion vers l'Ouest américain. Après des années de conflits meurtriers – les guerres sioux de la deuxième moitié du siècle – un accord majeur est signé en 1868 : le traité de Fort Laramie.
Ce texte prévoit que la « Grande Réserve Sioux », incluant les Black Hills, sera « mise à part pour l'usage et l'occupation absolus et non troublés » de la nation sioux. Le traité ajoute, de façon explicite, que toute cession future d'une partie de ce territoire devra être approuvée par au moins trois quarts des hommes adultes sioux. Autant dire que le texte est censé graver l'engagement dans le marbre.
Sur le papier, donc, les Black Hills appartiennent en permanence aux Sioux. Dans la réalité, la promesse ne tiendra pas une décennie.
L'or change tout : quand la promesse devient encombrante
En 1874, une expédition militaire menée par le général George Armstrong Custer confirme la présence d'importantes quantités d'or dans les Black Hills. Très vite, prospecteurs et colons affluent par milliers, en violation directe du traité qui interdit l'installation de non-Indiens sur ces terres. Washington ferme les yeux, puis, comme cela arrive régulièrement dans ce genre de situation, prétend ne plus pouvoir « contrôler » ses propres citoyens.
Les tensions dégénèrent en nouvelles guerres, dont la plus célèbre : la bataille de Little Bighorn en 1876, remportée spectaculairement par les Sioux et leurs alliés contre Custer et ses troupes. Cette victoire guerrière ne change pourtant rien à la dynamique de fond : l'appétit pour l'or et la colonisation l'emporte largement sur les engagements juridiques et moraux.
En 1877, le Congrès américain adopte un texte législatif qui confisque purement et simplement les Black Hills au profit des États-Unis, sans respecter la clause des trois quarts d'hommes adultes sioux prévue par le traité de 1868. Certains chefs sont soumis à un chantage brutal : signer ou voir les rations alimentaires cesser, dans un contexte de famine volontairement organisée.
Ce que les Sioux n'ont cessé de répéter depuis, c'est que ce « nouvel accord » était un marché de dupes arraché sous la menace la plus directe. Pour eux, la prise des Black Hills reste une violation frontale d'un traité international, et donc un vol pur et simple.
La justice reconnaît le crime… mais le voleur refuse de rendre ce qu'il a volé.
Il faudra plus d'un siècle pour que ce vol soit officiellement qualifié comme tel par la plus haute juridiction américaine. En 1980, dans l'affaire United States v. Sioux Nation of Indians, la Cour suprême reconnaît sans ambiguïté que la confiscation des Black Hills a violé le traité de Fort Laramie et la Constitution américaine, et qu'il y a bien eu « prise de propriété » sans juste compensation.
Les juges accordent alors aux Sioux une indemnisation correspondant à la valeur des terres à l'époque de la spoliation, plus les intérêts accumulés sur plus d'un siècle, somme qui dépasse aujourd'hui largement le milliard de dollars. Mais voici où les choses deviennent encore plus intéressantes : la nation sioux refuse de toucher cet argent.
Le refus est catégorique, le message limpide : « La terre n'est pas à vendre. » Accepter l'indemnité reviendrait, du point de vue lakota, à valider la vente définitive de terres sacrées. Ce que les Sioux réclament, c'est la restitution – totale ou partielle – des Black Hills, pas un règlement de comptes financier, aussi massif soit-il. Plus de 45 ans après le jugement de la Cour suprême, l'argent dort toujours dans un compte fédéral, refusé par les descendants de ceux à qui il appartient.
Gutzon Borglum : du Ku Klux Klan à la gloire monumentale
Au-delà de la question foncière pure, la figure du sculpteur du Mont Rushmore en dit long sur l'idéologie du monument lui-même. L'homme s'appelle Gutzon Borglum, fils d'immigrés mormons, artiste mégalomane, nationaliste fervent et fin opportuniste.
Avant de tailler Washington et ses collègues sur les Black Hills, Borglum travaille sur un autre projet gigantesque : la sculpture de Stone Mountain, en Géorgie, qui doit représenter des chefs confédérés sur un flanc de montagne. Stone Mountain est un haut lieu de la renaissance du Ku Klux Klan : en 1915, des membres du Klan y organisent une cérémonie spectaculaire avec croix enflammée pour marquer la « résurrection » de l'organisation.
Borglum, financé en partie par des réseaux proches du Klan et en contact régulier avec ses militants, propose même d'inclure un autel dédié à l'organisation dans le projet Stone Mountain. S'il n'est pas établi qu'il ait prêté serment comme membre officiel du Klan, les historiens notent que Borglum s'est « profondément impliqué » dans la politique de l'organisation et qu'il partage de solides préjugés raciaux.
Des conflits d'ego, des désaccords financiers et des tensions politiques finissent par le faire chasser de Stone Mountain. Il se recycle alors au Dakota du Sud, où des notables locaux rêvent d'un monument colossal pour attirer le tourisme et célébrer la grandeur des États-Unis. Le Mont Rushmore deviendra son chef-d'œuvre officiel, tandis que Stone Mountain restera comme une sorte de brouillon idéologique.
Quatre présidents et leurs ombres : une sélection révélatrice
Entre 1927 et 1941, Borglum et des centaines d'ouvriers attaquent la montagne Six Grands-Pères à coups de dynamite, de foreuses et de burins. Ils sculptent d'abord la tête de Washington, puis celles de Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln, dans une mise en scène savamment orchestrée pour la presse de l'époque. Le projet initial, encore plus ambitieux, prévoyait des bustes plus complets, jamais achevés faute d'argent et du fait de la mort de Borglum en 1941.
Au premier degré, les quatre présidents racontent l'histoire officielle de l'Amérique : Washington, le père fondateur ; Jefferson, l'auteur de la Déclaration d'indépendance ; Lincoln, le président de la guerre de Sécession ; Roosevelt, le champion du progrès industriel et de l'expansion. Au second degré, le casting est beaucoup moins flatteur.
Washington et Jefferson étaient tous deux propriétaires d'esclaves, et Jefferson a théorisé l'égalité tout en possédant des êtres humains comme propriétés. Lincoln, s'il signe l'abolition de l'esclavage, supervise aussi la plus grande exécution de masse d'Américains autochtones de l'histoire : 38 Dakota pendus ensemble à Mankato, en 1862. Theodore Roosevelt, enfin, défend une vision clairement hiérarchisée des races et considère que l'expansion américaine sur les terres « sauvages » est une mission civilisatrice, une version républicaine du « fardeau de l'homme blanc ».
Pour nombre de Lakotas, voir ces quatre visages symboliques de l'esclavage, de la conquête et de l'expansion blanche gravés à flanc de montagne, sur un site sacré volé, relève de la provocation pure. Là où la narration officielle célèbre les « grands hommes » de l'histoire, eux lisent la liste des principaux complices de leur dépossession.
Occupations, prières et réappropriation : le « Mont Crazy Horse »
Contrairement à ce que suggère le ton apaisé des brochures touristiques, le Mont Rushmore est loin d'être un site consensuel. Depuis les années 1970, il est le théâtre régulier de manifestations, d'occupations symboliques et de prières organisées par des militants autochtones.
En 1971, des militants prennent temporairement le contrôle du site et le rebaptisent « Mont Crazy Horse », en hommage au grand chef lakota qui vainquit Custer à Little Bighorn. Des cérémonies spirituelles y sont organisées, notamment par le chaman John Fire, dit Cerf Boiteux, pour rappeler que les Black Hills restent, dans la perspective lakota, un territoire sacré dont la profanation n'est pas négociable.
Dans la même région, un autre projet titanesque se développe d'ailleurs depuis 1948 : le Crazy Horse Memorial, qui représente le chef guerrier sur son cheval, pointant du bras vers les terres où sont tombés ses ancêtres. Financé uniquement par des fonds privés et refusant explicitement l'argent fédéral, ce chantier avance lentement, mais avec une dimension militante revendiquée : répondre au monument de la conquête par celui de la résistance.
Au cœur des guerres mémorielles américaines
Depuis quelques années, le Mont Rushmore est de plus en plus cité dans les débats américains sur les statues à déboulonner, l'héritage de l'esclavage et du racisme systémique, et la restitution des terres aux peuples autochtones. À chaque visite présidentielle, à chaque grand discours prononcé devant les quatre visages, des voix s'élèvent pour rappeler que le décor est celui d'un territoire usurpé.
Des responsables autochtones vont plus loin et réclament purement et simplement la destruction du monument, vu comme une insulte permanente gravée dans la pierre. D'autres proposent des solutions intermédiaires : rendre les Black Hills aux tribus tout en maintenant l'accès au site, instaurer une cogestion indigène, ou installer un centre d'interprétation qui raconte clairement la spoliation, le traité trahi et la décision de la Cour suprême de 1980.
Pour l'instant, l'État fédéral n'a jamais envisagé sérieusement de déboulonner les quatre présidents ni de restituer le cœur des Black Hills. Le statu quo repose sur une contradiction spectaculaire : d'un côté, un jugement reconnaissant un vol clairement établi ; de l'autre, un refus obstiné de rendre ce qui a été volé, au-delà d'un chèque refusé par les Sioux.
Pourquoi cette histoire concerne-t-elle aussi les Européens
On pourrait être tenté de voir dans le Mont Rushmore une querelle purement américaine, un énième épisode des guerres culturelles de la côte est. Ce serait une erreur stratégique.
D'abord parce que ce monument fait partie de notre imaginaire collectif : films, séries, bandes dessinées, publicités, autant d'images qui recyclent sans nuance le symbole du patriotisme américain sans jamais en montrer l'envers. Ensuite parce que nous sommes, en Europe, très prompts à donner des leçons sur les « mémoires difficiles » et la décolonisation aux autres, tout en peinant à regarder nos propres monuments, nos propres noms de rues et nos propres traités trahis.
Ce que raconte le Mont Rushmore, c'est la puissance incroyable de la pierre lorsqu'elle est mobilisée pour figer une version officielle de l'histoire. Une fois les visages gravés sur la montagne, il semble presque indécent de rappeler que la montagne, elle, ne leur appartenait pas.
La montagne, justement, n'a rien oublié : elle s'appelle Six Grands-Pères, elle a été donnée « pour toujours » aux Sioux en 1868, elle a été reprise par la force en 1877, et on lui a rajouté quatre visages pour bien signifier qui commande. Derrière les cartes postales vendues à la boutique du mémorial, il reste une question toute simple, que les Sioux posent depuis plus d'un siècle : à qui appartient ce que l'on a volé ?
Références
- Mount Rushmore – Wikipedia
https://en.wikipedia.org/wiki/Mount_Rushmore
- United States v. Sioux Nation of Indians (1980) – Cour suprême
https://supreme.justia.com/cases/federal/us/448/371/
- Return Mount Rushmore and the Black Hills to the Lakota – Land Back Campaign
https://action.lakotalaw.org/action/land-back
- The Sordid History of Mount Rushmore – Smithsonian Magazine
https://www.smithsonianmag.com/history/sordid-history-mount-rushmore-180960446/
- Gutzon Borglum – Wikipedia
https://en.wikipedia.org/wiki/Gutzon_Borglum
- Gutzon Borglum et Stone Mountain – Emerging Civil War
https://emergingcivilwar.com/2025/08/29/gutzon-borglum-vs-udc-and-the-state-of-georgia/
- Mount Rushmore National Memorial – National Park Service
https://www.nps.gov/articles/000/mount-rushmore-national-memorial-501080.htm