On adore nous enfumer avec des histoires simples.
Les gentils, les méchants, un décor, un slogan, et tout le monde rentrent chez soi avec l’impression d’avoir compris le monde. La « guerre des générations » coche toutes les cases : les vieux égoïstes auraient tout pris, les jeunes paieraient l’addition, et, quelque part, un baby-boomer en chemise pastel serait en train de siphonner la retraite d’un stagiaire à temps partiel. Voilà pour la bande-annonce.
Le problème, c’est que cette histoire est fausse. Pas approximative, pas « un peu exagérée ». Non : fausse.
Les travaux d’Hippolyte d’Albis, basés sur les Comptes de Transferts Nationaux, montrent que le fameux contrat social intergénérationnel reste solide et qu’il continue même de fonctionner plutôt bien en France, une fois qu’on regarde les flux réels entre les âges plutôt que les cris de plateau télé .
En clair, si une guerre éclate, elle sera bien dissimulée dans les statistiques.
Et surtout, cette histoire devient complètement grotesque si l’on se souvient d’un détail que tout le monde fait mine d’oublier : nous sommes à la veille – ou déjà au milieu – d’un choc d’héritage absolument colossal.
Autrement dit, pendant qu’on vous vend le film « les vieux contre les jeunes », une partie des vieux est en train de transférer, tranquillement, mais sûrement, une montagne de patrimoines à leurs enfants.
Une superproduction médiatique très pratique
La guerre des générations est une fiction très commode.
On y range d’un côté des retraités forcément propriétaires, gavés d’avantages, roulant leur bosse entre résidences principales, maison de campagne et croisière sur le Danube. De l’autre, des jeunes condamnés au CDD, à la coloc hors de prix et au kebab du coin. C’est schématique, caricatural, mais diablement efficace pour faire de l’audience.
Sauf que les données racontent autre chose.
En comparant les générations au même âge, les recherches empiriques montrent que chaque cohorte née après 1945 a, en moyenne, un niveau de vie supérieur à la précédente : les 25‑35 ans d’aujourd’hui ont un pouvoir d’achat réel plus élevé que leurs parents au même âge dans les années 80, y compris pour la consommation, le logement et l’accès aux infrastructures .
On est loin de la légende d’une jeunesse systématiquement plus pauvre que la génération précédente.
Même chose du côté de l’État.
Contrairement au refrain désormais automatique, la redistribution publique ne s’est pas massivement détournée des jeunes pour arroser les retraités : les dépenses d’éducation, les aides publiques et les transferts sociaux vers les moins de 25 ans représentent une part croissante du PIB, alors que les flux vers les plus âgés se stabilisent ou progressent moins vite .
Le storytelling de la jeunesse abandonnée par l’État ne survit pas longtemps face aux budgets.
La grande tuyauterie familiale qu’on ne veut pas voir
Mais le vrai angle mort du débat, c’est la famille.
Officiellement, on parle de l’État et du marché. Officieusement, ce sont les familles qui tiennent une bonne partie du système avec une plomberie discrète : aides pour payer le loyer, coups de pouce pour les études, donations pour l’apport immobilier, héritages en différé.
Le document d’Albis rappelle que ces flux privés descendants – dons, aides matérielles, héritages – jouent un rôle central et s’articulent avec les transferts publics, au lieu de les remplacer .
Autrement dit, non, les « vieux » ne se contentent pas de s’asseoir sur leur patrimoine en attendant que la jeunesse se débrouille. Une part significative de ce patrimoine circule déjà vers les enfants et petits-enfants sous mille formes plus ou moins discrètes . Et ce n’est que l’entrée.
Car ce qui arrive maintenant, c’est le plat de résistance.
9 000 milliards : le chiffre que le débat oublie soigneusement
Selon plusieurs travaux et projections relayés récemment, la France s’apprête à vivre, d’ici une quinzaine d’années, un transfert inédit de plus de 9 000 milliards d’euros du patrimoine des plus âgés vers les générations plus jeunes.
Oui, 9 000 milliards. Pas une virgule budgétaire, pas une micro-réforme paramétrique : un déplacement massif de richesses accumulées au fil des décennies.
Dans ce contexte, continuer à nous vendre l’idée que les retraités « vampirisent » la jeunesse relève soit du déni, soit, plus vraisemblablement, de l’arnaque intellectuelle.
Car ce que ces chiffres annoncent, ce n’est pas une guerre, c’est une gigantesque redistribution privée.
Une partie de la jeune génération va, très concrètement, toucher beaucoup d’argent – sous forme d’héritages, de donations, de biens immobiliers, d’aides diverses – dans les années qui viennent.
Les boomers, ces affreux privilégiés, sont aussi ceux qui vont (ou ont déjà commencé) à remplir les comptes bancaires et les actes notariés de leurs enfants et petits-enfants.
Il devient donc assez indécent d’agiter le spectre d’un conflit structurel entre « les vieux » et « les jeunes » au moment précis où la première catégorie s’apprête à transférer à la seconde une somme que l’on a du mal à écrire sans respirer un grand coup.
La vraie ligne de fracture : entre héritiers et non-héritiers
Évidemment, tout le monde ne sera pas logé à la même enseigne.
Et c’est précisément là que se situe le vrai scandale. Le problème n’est pas qu’une génération entière volerait une autre génération entière ; le problème est qu’à l’intérieur de chaque génération, certains recevront des héritages considérables… et d’autres, rien ou presque.
Le document d’Albis insiste déjà sur ce point : les inégalités patrimoniales et de revenus entre individus d’une même classe d’âge sont plus importantes et plus structurantes que les écarts moyens entre jeunes et retraités . Avec la grande vague d’héritages qui arrive, ces écarts intragénérationnels risquent de se creuser encore.
Demain, deux trentenaires n’auront pas seulement des salaires différents.
L’un héritera d’un appartement (ou de deux), d’une épargne confortable, d’un coup de pouce pour créer son activité. L’autre héritera d’un bol de vaisselle et de dettes EDF. Le premier sera « aidé » par la fameuse grande transmission, le second regardera les prix de l’immobilier comme on regarde la météo sur Mars.
Voilà la véritable ligne de fracture : héritiers contre non-héritiers, gros héritiers contre héritiers légers. L’âge, en comparaison, devient un critère assez grossier.
Une guerre des générations très utile… à ceux qu’elle protège
Pourquoi, alors, persister à mettre en scène un affrontement global entre retraités et jeunes ?
Parce que ce récit a une qualité majeure : il masque tout le reste.
Il détourne l’attention
des inégalités de patrimoine,
des écarts d’accès à la propriété,
de la concentration des actifs,
des mécanismes de reproduction sociale par la transmission privée .
Tant que l’on peut opposer un « vieux » abstrait à un « jeune » tout aussi abstrait, on ne parle pas de la répartition concrète des milliers de milliards qui vont circuler.
C’est une diversion parfaite.
Elle permet à certains de se présenter comme des défenseurs autoproclamés de la jeunesse, à d’autres d’expliquer que « de toute façon, ils n’y arriveront jamais comme nous », et à tout le monde d’éviter soigneusement la question centrale : à qui profite réellement la grande succession ?
Le plus ironique, dans cette histoire, c’est qu’une partie de la jeunesse qui se vit aujourd’hui comme la « génération sacrifiée » sera demain directement assise sur le patrimoine de ces boomers si commodément détestés.
On pourra alors continuer à expliquer, très sérieusement, que les vieux volent les jeunes… en signant chez le notaire.
Ce dont il faudrait parler, mais qui fâche vraiment…
Un débat public digne de ce nom cesserait de fantasmer une guerre des générations pour regarder enfin la réalité en face :
Comment se répartiront concrètement ces 9 000 milliards entre les différentes catégories sociales ?
À quel âge les héritages arrivent-ils, et que changent-ils réellement pour les trajectoires de vie ?
Comment corriger les écarts entre ceux qui recevront beaucoup et ceux qui ne recevront rien, sans casser les solidarités familiales ni encourager l’immobilisation stérile du patrimoine ?
Comment articuler cette marée d’héritages avec la politique du logement, de l’éducation, de la fiscalité et de la protection sociale ?
Toutes ces questions sont techniques, complexes, parfois douloureuses. Elles obligent à parler de fiscalité, de logement, de patrimoine, de privilèges très concrets.
Bref, tout ce que la fable « vieux contre jeunes » permet précisément d’éviter.
Fin de la fable
Il est temps de le dire clairement : la guerre des générations est une histoire pour adultes fatigués, une légende commode qui permet de hurler contre « les boomers » sans jamais s'expliquer sur le fonctionnement réel de l’argent.
Dans le monde réel,
les niveaux de vie ont globalement progressé,
l’État a massivement investi dans la jeunesse,
les familles soutiennent leurs enfants autant qu’elles peuvent, et
une vague d’héritages sans précédent est en train de se lever
Cela ne veut pas dire que tout va bien. Cela veut dire que le vrai sujet n’est pas là.
Le vrai sujet, ce sont les inégalités explosives entre ceux qui recevront beaucoup, ceux qui recevront un peu et ceux qui n’auront jamais que leur travail pour espérer s’en sortir. Autrement dit, une guerre de classes patrimoniales, pas une guerre des âges.
Mais il est vrai que « guerre des héritiers contre les non-héritiers » sonnerait beaucoup moins bien sur une affiche.
References :
Alternatives économiques
Les Rencontres Économiques : https://www.lesrencontreseconomiques.fr/2021/wp-content/uploads/2021/06/article_version_finale_hdalbis.pdf
Éditions Odile Jacob : https://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences-humaines/economie-et-finance/economie-des-ages-de-la-vie_9782415007249.php
Note de lecture Melchior : https://www.melchior.fr/note-de-lecture/economie-des-ages-de-la-vie-en-finir-avec-la-guerre-des-generations
Insee : https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/2647428/491-492_Albis-Badji_FR.pdf