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Les candidats, l’électeur et l’enfant



Les candidats, l’électeur et l’enfant
Un excellent article de l'excellent www.agoravox.fr

Deux mots seulement : Pas mieux !


Ou comment les favoris des sondages pour la présidentielle 2007 nous prennent pour des enfants.

Les sondages et les médias nous présentent de façon continue, depuis plusieurs semaines, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy comme les deux seuls vainqueurs possibles des élections présidentielles de 2007. Dès lors, la tentation est grande de jouer l’opposition systématique entre les deux candidats, dans une mise en scène tendant à créer une tension dramatique et donc à intéresser les foules. D’ailleurs, il est relativement simple de trouver et d’exploiter les termes de cette opposition : duel homme/femme, style autoritaire de l’un contre figure rassurante de l’autre, ou encore volonté d’apparaître comme un grand de ce monde pour Sarkozy, qui contraste de façon apparente avec la proximité affichée de Royal avec ses électeurs potentiels.

Mais au-delà de ces constats ou de ces positionnements qui tendent à différencier N. Sarkozy et S. Royal, les similitudes entre les deux candidats sont bien plus grandes qu’on ne pourrait le penser.

Tout d’abord, il y a la mise en place d’une même stratégie médiatique d’exposition maximale des deux côtés, la volonté assumée de capter l’attention de façon permanente, d’organiser la moindre de ses apparitions comme un show. C’est le choix de la démocratie d’opinion, pour orienter et déployer la campagne électorale. L’aboutissement ultime de cette stratégie est bien sûr le basculement voulu - avec évidemment les protestations d’usage de temps en temps pour donner le change - dans le monde des "people". Mise en scène de la vie privée et familiale, focalisation sur la figure du couple - les Sarkozy avec leurs rebondissements incessants sur l’air de « ça s’en va et ça revient », les Hollande/Royal sur le thème du « qui va prendre le dessus sur l’autre » -, ou apparition dans des médias considérés autrefois comme peu gratifiants pour les politiques illustrent ce choix.

Si la similitude des deux candidats dans leurs rapports aux médias est assez évidente et a déjà été discutée, il est un lien plus profond qui unit N. Sarkozy et S. Royal dans leur relation au corps électoral : ils nous prennent pour des enfants, et nous parlent comme tels. Ainsi chacun d’entre eux va symboliquement jouer le rôle de la mère et du père, dans une espèce d’autocaricature permanente de ce que sont censés être des parents.

Pour Ségolène Royal, il ne faut pas nous brusquer, nous contraindre, nous heurter. Dès lors, comme avec les enfants, il faut abonder dans notre sens, acquiescer en permanence à nos opinions et satisfaire nos désirs. Ainsi, lorsqu’on demande à S. Royal de se prononcer sur le sujet complexe de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, elle répond de façon inhabituelle : « Mon opinion est celle du peuple français. » Consciemment ou inconsciemment, elle se place dans la position de la mère qui fera ce que son enfant veut, ne voulant pas prendre une décision qui pourrait le contrarier. Son site « Désirs d’avenir », qui prétend recueillir la parole des Français comme un réceptacle, matrice du discours à venir, ne dit pas autre chose de sa démarche.

De même, lorsqu’elle semble hésiter en permanence à se confronter aux autres candidats socialistes à l’investiture lors de débats, s’agit-il encore de ne pas faire de mal aux électeurs/enfants. En effet, ces derniers pourraient être exposés à la dure vision d’une mère en difficulté, attaquée, moins à son aise. Il faut leur épargner la dure réalité, ne pas leur donner le spectacle d’une mère souffrante ou prise en défaut.

Alors que l’arrivée d’une candidate potentiellement gagnante de l’élection présidentielle est une excellente nouvelle, c’est en se conformant à un des stéréotypes les plus communs sur le rôle de la femme, celui de la mère, que Ségolène Royal a réussi à s’imposer.

Pour Nicolas Sarkozy, qui incarne la figure paternelle dans une parfaite symétrie, celle-ci est bien sûr celle de l’ordre et de l’autorité (« Moi, je ne suis pas un conservateur. Je crois dans l’ordre et l’autorité », discours du 2 octobre aux journées parlementaires de l’UMP ). Tout d’abord, cette posture d’ordre est comme imposée par sa fonction de ministre de l’Intérieur. Il s’agit ici avant tout de bénéficier d’une fonction symbolique - les résultats, et donc la réalité, étant assez décevants lorsqu’on regarde les chiffres de la délinquance depuis l’arrivée de N. Sarkozy Place Beauvau-, d’où l’importance de conserver ce poste pour continuer à utiliser le crédit d’image qui y est attaché, malgré les risques de confusion des genres évoqués à plusieurs reprises entre le rôle de candidat et celui de ministre.

En matière de discours, le père n’abondera pas dans le sens de l’électeur/enfant, mais au contraire lui rappellera en permanence ses erreurs et sa position inférieure : l’enfant a fauté, il faut qu’il revienne dans le droit chemin, l’enfant s’est laissé aller à la paresse en refusant les réformes difficiles, il faut donc la rupture, la remise au travail, la fin des droits indus. Les Français sont des enfants sauvages, qu’il faut en permanence éduquer, guider, et d’une certaine façon, corriger. Ce qui prime, c’est le mérite, le travail, l’effort, pour aboutir à une renaissance. « Vous êtes les témoins d’une France qui veut renaître et qui ne craint ni le changement, ni l’avenir », nous dit N. Sarkozy le 12 octobre dans un discours à Périgueux. En caricaturant un peu, on pourrait dire que les Français ne savent pas ce qui est bon pour eux.

Le futur président est donc un tuteur, c’est-à-dire cette « tige de bois, de métal ou de plastique, plantée verticalement dans le sol pour soutenir ou redresser une jeune plante ou un jeune arbre au moins pendant les premiers temps de sa croissance » (Trésor informatique de la langue française). Quand on connaît les relations difficiles qu’a eues Nicolas Sarkozy avec son père lorsqu’il était enfant, il y a là sans doute là un beau sujet...

Dans les deux cas, nous, électeurs, sommes donc des enfants aux yeux des prétendants élyséens, et non pas des adultes responsables auxquels on puisse expliquer calmement les choses en faisant appel à leur raison et non pas aux émotions, en leur parlant dans une relation d’égalité et non pas de supériorité. D’ailleurs, on pourrait se demander si les sondés - nous - ne s’expriment pas à ce stade précoce de la campagne en faveur d’un couple (Nico + Ségo), reconstituant là l’image des parents, plus que pour un candidat individuel. En effet, la figure des parents est totale : elle incarne la sécurité et la douceur, l’amour et la justice, la confiance et l’écoute. Notre candidat(e) idéal(e) est en fait une figure bicéphale.

On peut néanmoins regretter cette inclination de l’opinion publique, qui ne correspond pas aux enjeux d’une élection importante. Nous n’allons pas élire des parents, mais un(e) président(e). Dès lors, deux scénarios de sortie du schéma parental sont possibles, et sans doute souhaitables : les électeurs vont abandonner ce comportement infantile à mesure que la « vraie » campagne va débuter, et donc remettre en cause leurs parents, rentrer en quelque sorte en phase d’adolescence, ou bien d’autres candidats vont s’adresser à nous en tenant un discours destiné à des adultes. On aurait enfin une campagne présidentielle mûre.

Mardi 17 Octobre 2006

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