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« Les aspirations des pauvres ne sont pas très éloignées des réalités des riches. » [Pierre Desproges]




Le sanglot long des huissiers en automne

Les petits devant, les gros derrière ! C’est un artifice de com connu et éprouvé. Epaulés par de puissants cabinets de communication, les syndicats professionnels, quand ils entament une campagne de lobbying, mettent en avant le médecin généraliste rural, l’avocate débutante qui galère de divorce en recouvrement de créance, ou le petit agriculteur de montagne, plutôt que le chirurgien esthétique aux dépassements d’honoraires faramineux, le ténor du barreau, ou l’industriel de l’agroalimentaire. Avec la complicité objective des télés, évidemment, et de leur fringale de personnages concernants et compassionnels. Un article de Daniel Schneidermann



S’agissant des professions juridiques réglementées, pourtant, qui viennent de s’engager dans un combat contre la loi Macron, les acteurs eux-mêmes n’avaient pas osé. Rappelons que le revenu net mensuel médian d’un notaire se monte à 13 284 euros, peu de chose par rapport à un administrateur judiciaire (25 719 euros), lequel n’est encore qu’un miséreux, comparé à un greffier de tribunal de commerce (29 177 euros). Dans leurs banderoles, ils avaient choisi de mettre l’accent sur la «sécurité juridique», ou «l’accès au droit dans les territoires», qu’ils garantissent prétendument à leurs clients, plutôt que sur leur infortune personnelle. Certes, leur seul statut de manifestants à la République leur donnait immédiatement accès à la sympathie. Ainsi, le reportage de Libé sur cette manif donnait la parole à «Jean-Pascal, commissaire-priseur à Châteaudun», «Xavier, huissier de justice à Josselin, Morbihan», «Anne-Sophie, avocate à Besançon», ou encore «Adrien, 34 ans, notaire vosgien au visage avenant». Mais ce n’est pas eux qui exploitaient ce filon-là.

Et pourtant, ce dont notaires et huissiers n’avaient pas rêvé, Nicolas Sarkozy l’a fait. «L’UMP, a expliqué son nouveau président aux députés, doit être à l’écoute de cette souffrance et de ces inquiétudes.» Quelle souffrance ? Quelles inquiétudes ? Celles des avocats, des notaires et des administrateurs judiciaires, que Sarkozy a tenu à rencontrer, une semaine après la présentation de la loi Macron, en le faisant soigneusement savoir. Pensez donc que la loi, dans laquelle subsistent quelques morceaux de la «loi Montebourg» qu’elle était auparavant, pourrait autoriser de jeunes notaires ou huissiers à s’installer après simple avis du ministère de la Justice, et encadrer leurs honoraires de manière légère.

Hasards de l’actualité, ce processus de victimisation des professions réglementées se déploie alors que retentissait, dans le supplément du Monde, un long cri de lassitude de la chroniqueuse judiciaire du journal, Pascale Robert-Diard, contre l’excessive sacralisation des victimes, dans les procès pénaux. Pascale Robert-Diard, qui a couvert le récent procès de la tempête Xynthia, relate en longueur, en ouverture de son enquête, l’interminable témoignage d’une victime devant un tribunal correctionnel qui l’écoute imperturbablement décrire dans le détail son mobilier, sa literie, la qualité de ses pantoufles, ses inclinaisons amoureuses et sexuelles, et son repas mal digéré de la veille au soir. Car la justice, déplore la chroniqueuse, considère désormais comme son premier devoir de «libérer la parole des victimes».

Cette victimisation générale de la société n’est pas seulement à l’œuvre dans la justice. Voici vingt ans déjà, Régis Debray relevait comment, dans l’imagerie contemporaine, le combattant armé a cédé la place au héros humanitaire et à son partenaire, la victime (de famine, d’épidémie, de viol, de génocide). L’homme debout a été remplacé par le couple de l’homme penché sur l’homme couché.

Dans ce mouvement convergent, qui a entraîné qui ? Qui a contaminé qui ? Est-ce la puissance de la mythologie humanitaire qui a entraîné les acteurs politiques ? La montée en puissance de la télé, son corollaire ? La justice et son cortège de «cellules psychologiques» ont-elles déteint sur la vie civile ?

En tout cas, voici le débat économico-social, à son tour contaminé. Qui dira la souffrance des notaires ? Quel dramaturge trouvera les mots pour rendre justice à la douleur des administrateurs judiciaires ? Qui chantera le blues des notaires au visage si avenant ? Qui dira la déprime des concessionnaires d’autoroute, la mélancolie des greffiers des tribunaux de commerce, et le sanglot long des huissiers de campagne en automne ?

Daniel SCHNEIDERMANN

Mercredi 24 Décembre 2014

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