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Guerre : J'ai honte de ce que nous avons fait en Irak

par Jimmy Massey, marine

Journal l'Humanité
Rubrique International
Article paru dans l'édition du 13 avril 2004.



Guerre : J'ai honte de ce que nous avons fait en Irak
Jimmy Massey, marine post-traumatisé, témoigne de l'horreur et de la schizophrénie de sa mission. Bouleversant.

Les mots d'ordre du Pentagone font explicitement des marines des tueurs qui doivent être capables de se muer l'instant d'après en secouristes, professionnels de l'humanitaire. " Il faut avoir une mentalité de psychopathe pour adhérer à cette nouvelle doctrine ", explique le soldat Jimmy Massey, meurtri dans sa conscience comme beaucoup de ses collègues. Pour laver la souillure qui l'empêche de trouver le sommeil, il a décidé de parler.

Caroline du Nord,

correspondance particulière.

" En un mois et demi, mon peloton et moi avons tué plus de trente civils irakiens. " De retour d'Irak, Jimmy Massey, ancien sergent du 3e bataillon de la 7e compagnie de marines qui avait sous sa tutelle trente tireurs d'élite, a décidé de briser le silence.

" Notre mission consistait généralement à boucler les villages et à assurer le contrôle aux check-points. Si le véhicule ne s'arrêtait pas lorsque nous tirions des coups de feu, nous le ÌplombionsÍ sans la moindre hésitation ", avoue-t-il dans un souffle.Souffrant de stress post-traumatique et d'une grave dépression, Massey a fait ses adieux aux armes le 18 avril 2003 et a été officiellement rendu à la vie civile en novembre 2003 après douze années de loyaux services parmi les marines. Aujourd'hui, de retour dans sa Caroline du Nord natale, Massey veut ébranler les murs des consciences de ses compatriotes et laver la souillure qui l'empêche de trouver le sommeil.

Il tente désespérément d'effacer de sa mémoire les visages blêmes des civils tués par son peloton, ces figures exsangues et terrorisées qui le poursuivent jusque dans son sommeil. " J'ai honte de ce que nous avons fait en Irak. Je dois me racheter et me réconcilier avec moi-même. Je dormirai mieux en sachant que je dis la vérité. Lorsque le docteur a diagnostiqué le stress post-traumatique, on m'a proposé un emploi de bureau. Il me restait sept années avant de prendre ma retraite dans les marines. J'ai refusé. Je ne veux pas de cet argent. "Nous sommes au début du mois d'avril 2003, sur une route dans la banlieue de Bagdad, peu de temps après l'invasion de l'Irak. Séquence indélébile dans la mémoire de Massey, point de bascule taraudant à jamais sa conscience, il ne cessera d'évoquer la scène pendant notre entretien. "

Il faisait chaud ce jour-là et Bagdad n'était pas encore complètement tombé. Une petite spectra rouge roulait en direction de notre checkpoint à environ 45 miles à l'heure. Mes hommes tirèrent en guise d'avertissement mais elle continua d'avancer. Un déluge de feu s'abattit sur elle. La voiture s'immobilisa soudain, trois de ses passagers morts sur le coup, le quatrième blessé, couvert de sang. Lorsqu'il a vu que son frère, le conducteur, était mort, il s'est écroulé par terre en pleurant puis il s'est mis à gesticuler frénétiquement et à crier ÌPourquoi avez-vous tué mon frère ?Í Qu'avions-nous fait ? "La gorge nouée, Massey fait une pause puis il continue à voix basse : " On a appelé les secours. Ils sont arrivés 20 minutes plus tard et ont laissé les cadavres sur le bord de la route. Après la fusillade, un groupe de journalistes s'est approché de nous. On nous a enjoint de les chasser le plus vite possible. Peu de temps après, le même scénario s'est répété avec deux autres véhicules. Nous avons tué trois autres civils ce jour-là. C'était une mauvaise journée.

" Massey a tenu un mois et demi dans cet univers inversé où l'on vous assure que " les soldats irakiens sont déguisés en civils et que les ambulances transportent des explosifs " et où des hommes transformés en machines à tuer pactisent avec la bête dans un parfum de sang et de terreur. Dans ce monde insensé où la raison bascule et où des marines à bout de nerfs communient dans la violence, Massey était initialement convaincu qu'il allait protéger les Irakiens et les aider à instaurer la démocratie. Pour ce faire, il était bien décidé à faire taire ses lancinantes interrogations, concernant notamment l'entraînement en Californie où il avait appris à éteindre des puits de pétrole. C'est avec effroi qu'il découvre que des " blessés graves (irakiens) sont abandonnés sur le côté de la chaussée sans appeler les secours et que les enceintes militaires ne renferment rien du tout, si ce n'est des chars démantelés, un équipement défectueux et des casernes fantômes ". Le 7 avril, il s'ouvre de son désarroi à son officier supérieur : " Je lui ai dit que j'avais l'impression que nous commettions un génocide en Irak, que nous étions en train de décimer une culture. Il s'est levé et est parti sans rien dire. Ce jour-là, j'ai su que ma carrière militaire avait pris fin. " Les insultes pleuvent : " Tu es un objecteur de conscience, tu n'es qu'une lavette ", mais Jimmy reste coi face aux railleries venimeuses de son supérieur." Il n'y a pas de meilleur ami ou de pire ennemi qu'un marine " (1), le nouveau slogan adopté par les marines est conjugué avec le concept de " guerre sur trois rues " (three-block war), opérations pouvant être réalisées simultanément dans un espace aussi restreint que trois pâtés de maison.

Cette doctrine nouvelle embrasse l'humanitaire, le maintien et l'imposition de la paix et les combats. " Cela se conjugue avec un lavage de cerveau accru ", relève Jimmy qui précise : " Voilà le message : on va vous tuer puis ensuite on va vous donner des bonbons et soigner vos blessures. Mais on ne faisait de l'humanitaire que deux ou trois heures par jour. Le reste du temps, on se livrait à des combats. Un jour, nous entrons dans une ville, puis nous construisons des barrages routiers. Le lendemain matin, nous faisons de l'humanitaire mais il faut être fou pour croire que des gens dont on a tué le frère ou la mère vont nous accueillir à bras ouverts et être réceptifs à nos requêtes. "Interrogé sur l'usage généralisé du slogan sur le marine à la fois meilleur ami ou pire ennemi, le major Nat Fahy, porte-parole des marines, insiste lourdement sur son caractère officieux. Pourquoi alors figure-t-il sur des tee-shirts et affiches payés par les contribuables américains ? Sous couvert d'humanitaire, le mot d'ordre et la doctrine de la " guerre sur trois rues " impliquent une absence de restrictions dans les combats et des " dommages collatéraux " importants. "

On me parle souvent des règles d'engagement mais nous les effaçons et les réécrivons quand cela nous plaît ", affirme Massey. Cette doctrine présuppose à la fois la déshumanisation des Irakiens dont on occulte le ressenti et la désensibilisation des marines qui, comme l'explique Massey, doivent en permanence passer de l'état de tueur à celui d'être humain en proie à des états d'âme : " Il faut avoir une mentalité de psychopathe pour adhérer à ce slogan. Ce qu'on vous demande, c'est de vous transformer en Dr Jekyll et Mr Hyde, un moment vous êtes programmé pour faire de l'humanitaire, un autre moment, vous êtes reprogrammé pour tuer et ainsi de suite. " Selon Massey, les techniques actuelles de désensibilisation sont plus pernicieuses et font la part belle au subliminal (2).Comment les marines, de retour à la vie civile, parviennent-ils à mettre en sommeil le tueur qui ne demande qu'à se déchaîner ? Vingt-trois soldats se sont suicidés en 2003 selon le porte-parole des marines, qui affirme ne pas connaître les chiffres concernant les homicides et tentatives d'homicide. Mais la question des suicides inquiète tellement le Pentagone que celui-ci a envoyé une équipe médicale en Irak à la fin de l'année dernière pour tenter de comprendre et de les prévenir.

Et les experts militaires prédisent que la question va prendre des proportions catastrophiques après la rotation des troupes qui est prévue pour ce printemps. À preuve, les travaux de Luke Hiken, avocat à San Francisco et spécialiste des questions militaires, qui estime qu'il y a " des milliers de soldats qui veulent s'échapper d'Irak. Quand ils sont rentrés en permission aux États-Unis, 15 % à 20 % d'entre eux ne XXXX.

Natasha Saulnier(1) " No better friend, no worse enemy ", cette maxime énoncée par le major général J. N. Mattis, commandant de la première division marine à se rendre en Irak, est devenue un mantra parmi les marines.(2) " Throw some candy in the scholl yard, watch the children gather round. Load a belt in your M-60, mow them little bastards down ! " : " Jetez des bonbons dans la cour d'école, regardez les enfants se regrouper. Chargez votre M60 et rasez les petits salauds ! " est un des refrains entonnés par les marines pendant l'entraînement.


Page imprimée sur http://www.humanite.fr
© Journal l'Humanité




Dimanche 18 Avril 2004

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